Tombe la neige

Eugène Onéguine - Vienne (Staatsoper)

Par Clément Taillia | sam 01 Octobre 2011 | Imprimer
 

Sans discontinuer, la neige tombe à gros flocons sur le plateau du Staatsoper, témoin impassible des passions qui traversent les personnages.Le procédé nous amène sans doute loin des steppes sibériennes à l’heure de la moisson, mais Eugène Onéguine se prête bien aux avatars d’un drame bourgeois dans un décor stylisé. Drame bourgeois, mais drame impitoyable, où l’ennui peut déclencher un duel, où les amours se font et se défont à la première œillade, où les passions, enfin, se résignent bien vite, et cèdent à la monotonie. Une fois n’est pas coutume, Tatiana n’est pas la seule à émerger pleinement de cette galerie de personnages sensiblement démoralisants que nous montre Falk Richter : Onéguine, pour une fois, est autre chose qu’un dandy cynique. Marcheur solitaire au milieu de couples enlacés, il a presque l’air d’un paria social, d’un homme qui paie le prix d’une vie qu’il a voulue libre, mais dont il s’aperçoit qu’elle n’a fait que le rendre seul. Et pour une fois, le revirement de ses sentiments pour Tatiana ne sonne pas comme le caprice ultime d’un mondain blasé : c’est sa dernière chance qu’Onéguine joue ici, son dernier espoir de bonheur. 

 

Si la production de Richter apparaît si émouvante, c’est à la distribution qu’on le doit : tous sont de remarquables acteurs. Et (presque) tous chantent divinement. Dans le rôle éponyme, Markus Eiche, membre de la troupe maison, montre ce qu’il faut de violence, de rage, de brutalité presque, pour convaincre en jeune homme futile gagné par le dégoût de soi. Sa Tatiana est la belle Olga Guryakova. Habillée en khâgneuse des années 50, elle a toujours cette allure juvénile inimitable. La voix, hélas, a bien changé, en l’espace de quelques années : émoussé, affligé d’un vibrato trémulant, en grande difficulté dans l’aigu, l’instrument ne rappelle que par bribes les merveilleuses interprétations dont la soprano russe était coutumière encore récemment. C’est déjà beaucoup : au début de la scène de la lettre, les larmes viennent toujours aussi facilement. Timbre très séduisant, technique affûtée, allure de jeune premier, Pavol Breslik triomphe en Lensky. Le reste de la distribution se situe également à un excellent niveau, du Grémine encore jeune mais déjà souverain d’Ain Anger à l’Olga de Nadia Krasteva en passant par la Filipievna enjouée d’Aura Twarowska.

 

De Louis Langrée, on avait remarqué, récemment, une Traviata aixoise étonnamment sobre et épurée. Face à la rutilance plus conventionnelle des musiciens et des choristes de la Wiener Staatsoper, il dirige un Tchaïkovski éminemment passionné, mais dont l’exubérance s’exprime sans débordements. L’idéal pour soutenir les chanteurs à l’occasion de cette belle reprise.

 

 

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