Tosca sauce Chop suey

Tosca - Torre del Lago

Par Jean-Marcel Humbert | ven 18 Juillet 2008 | Imprimer
Avec près de 25 minutes de retard sur l’horaire prévu, la représentation commence enfin. Tosca est parmi les opéras les plus connus et les plus joués de par le monde. Pour le 150e anniversaire de la naissance de Puccini, Torre del Lago se devait donc de reprendre la production la plus ringarde possible, dont acte.
Mais il était certainement beaucoup plus important de construire un nouveau théâtre, en « dur », en remplacement des vieux gradins, que de soigner ce qui se passait sur scène pour ce cent cinquantenaire. L’emplacement choisi, à part une légère modification d’orientation, est le même qu’auparavant, au bord du lac Massaciuccoli, juste à côté de la maison où Puccini séjourna pendant trente ans, jusqu’à ce que les odeurs pestilentielles d’une usine d’extraction de tourbe toute proche l’en chasse. Le premier festival a eu lieu en 1930, mais est resté sporadique, ne devenant régulier qu’à partir des années 60. Plusieurs structures provisoires faites de tubes métalliques et de planches s’y sont succédés.
Que peut-on en dire ? Grâce au béton, les bruits de gradins sont supprimés. Les 3 370 places sont réparties sur 44 rangs à 17 % de pente en moyenne. L’ouverture de scène est de 33 mètres et la profondeur de 20 mètres. On dispose, dans les dessous, d’un grand foyer de 2 000 m², avec bar, boutique, toilettes et tout et tout. Et, en plus, un espace d’exposition où est présenté « Puccini et le cinéma », avec des reproductions d’affiches et de photographies de plateau. Mais tout n’est-il peut-être pas terminé ? En tous cas, on a eu droit au ronflement des haut-parleurs pendant toute la soirée, en prime du reste… Quant à l’acoustique, elle ne m’a pas paru meilleure que dans l’ancienne structure provisoire ; il est difficile d’en juger sans avoir pu tester des places diverses, mais elle semble globalement métallique, donnant même l’impression d’une sonorisation. En tous cas, le son est sec, les harmoniques gommés, et des trous sonores perceptibles. N’aurait-il pas été utile de prévoir derrière la scène une conque renvoyant le son vers les spectateurs ? Et n’aurait-il pas été utile de refermer les gradins sur les côtés, afin d’éviter d’entendre des enfants hurler sur la place voisine.
Quant au « spectacle » qu’il nous a été donné de voir, il était des plus affligeants. Tout d’abord, aux dates choisies étaient annoncés Dessi et Armiliato : on a eu droit à Hui He et Ji Myung Hoon. Si la première chante encore à peu près correctement, elle n’a rien, mais alors rien d’une Tosca : Tosca est élégante, Tosca a de la classe, Tosca est belle. Hui He peut à la rigueur donner le change en Butterfly ou en Aïda, mais vraiment pas en Tosca. Elle se tient comme une harengère, minaude à qui mieux mieux, est habillée n’importe comment, fait des gestes étranges (elle repousse à plusieurs reprises Mario des deux mains, à un autre moment elle s’assied par terre dans l’église), marche comme un canard. Bref, une caricature de Tosca, sortie tout droit d’un mélo du Boulevard du Crime plus que de l’œuvre de Puccini. Et sa voix est de plus en plus métallique. Quant au second, c’est une caricature de ténor : justesse approximative, voix mal assurée et qui bouge, absence totale de style, allure hébétée ; il y a des petites salles partout en Europe où des débutants peuvent faire leurs classes ; est-il normal de les faire commencer leur carrière dans un festival international alors qu’ils n’en ont pas les moyens ? N’est-ce pas là le plus grand risque pour leur futur ? N’est-ce pas en un mot criminel ? Quant au Scarpia de Giorgio Surian, qui ne semble pas un perdreau de l’année, il était forcément à la hauteur du reste (j’ose supposer qu’il est meilleur avec Dessi ?) Même les seconds rôles étaient catastrophiques, avec un sacristain (habillé en curé comme cela semble être devenu l’habitude, on se demande pourquoi ?) ennuyeux au possible, qui ne faisait même pas sourire, encore moins rire. Quant à la direction, elle était d’une mollesse confondante, tout se traînait lamentablement, et il faut dire que le chef semblait totalement dépassé par les événements.
De toute manière, quand, après un premier acte qui se déroule dans un décor de patronage (le portrait de la Madone a le charme trouble des couvertures de la collection Arlequin), éclairé n’importe comment, on découvre au second acte un lit à baldaquin dans le bureau de Scarpia, il y a un flottement dans l’air. Mais quand ledit Scarpia y culbute Madame He et que la salle se met à rire, alors tout est perdu. Et le fait qu’elle le trucide avec son épingle à chignon (méthode chinoise ?) ne fait qu’en rajouter, et personne n’y croit. Déjà, à la fin du second acte, nombre de spectateurs s’en vont sans espoir de retour. D’ailleurs, le public ne s’en laisse pas compter : quelques applaudissements dispersés à la fin du premier acte, si peu à la fin du second que Scarpia n’a même pas pu venir saluer ! À la fin du troisième, c’est encore pire : à la dernière note, la moitié de la salle se lève comme un seul homme et c’est le sauve qui peut ! Un seul salut, pas même un rappel, les chanteurs ont dû se dire, comme toujours en pareil cas : « la salle est bien mauvaise, ce soir ! » Or une telle représentation était indigne du lieu, indigne du 150e anniversaire de la naissance de Puccini, et indigne du compositeur lui-même.
Tosca est une implacable tragédie dont tout le monde connaît la moindre des composantes : à partir du moment où l’un des ingrédients vient à manquer, le spectateur est comme déstabilisé, comme trahi ; mais quand tous les ingrédients sont absents, ce n’est même plus la peine de jouer, nul n’y trouvera son compte, ni dans la salle, ni sur scène. Et au total, de qui se moque-t-on ? De Puccini, c’est certain. Mais aussi des spectateurs, venus des quatre coins du monde, et qui ne reviendront pas. Quant au nouveau théâtre, que l’État italien rechigne à financer (on l’a appris par les journaux le jour même), il risque, avec de pareilles productions, de ne pas fonctionner longtemps. Car Puccini est joué un peu partout et tellement bien (Bregenz, Vérone, Macerata pour ne citer que les festivals de cette année), avec les plus grands chanteurs, chefs et metteurs en scène, que soit le festival de Torre del Lago s’aligne, soit il sera condamné à disparaître. On nous rétorquera que l’on donnait, cette année, Turandot, Madama Butterfly et le rare Edgar : ce n’est vraiment pas de chance d’être tombé (question de date) sur le présent désastre. Mais, fort heureusement, la location est déjà ouverte pour une comédie musicale qui semble mieux marcher que Puccini en termes de réservations ! Alors, tout va pour le mieux !
Jean-Marcel Humbert

 

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