Tout pour la musique

Dardanus - Lille

Par Bernard Schreuders | dim 18 Octobre 2009 | Imprimer
Le charme cesse et le péril commence. Acte II, scène 3
 
Les ramoneurs impénitents auront donc dû patienter près de trente ans pour retrouver Dardanus ! Depuis la production donnée à l’Opéra de Paris en 1980, aucun théâtre hexagonal n’avait osé programmer ce chef-d’œuvre. Comme nous l’expliquait Emmanuelle Haïm il y a deux ans, la tragédie en musique requiert des effectifs considérables et des artistes rompus à un style très codifié. Avec Dardanus, les choses se corsent puisqu’il faut choisir entre deux versions (1739 et 1744), profondément dissemblables et d’ailleurs inconciliables comme l’a montré l’improbable synthèse tentée par Raymond Leppard. Réagissant aux critiques virulentes qui accablaient son ouvrage, Rameau l’a remanié de fond en comble, dans le sens du réalisme et de la cohésion dramatique, resserrant l’intrigue et supprimant notamment l’extraordinaire scène du Sommeil (acte IV). C’est là  une perte immense à laquelle Emmanuelle Haïm et Claude Buchvald n’ont pu se résoudre, pour le plus grand bonheur des mélomanes ! A l’instar de Marc Minkowski, elles ont donc choisi le premier Dardanus, mais en empruntant au second une autre page sublime, n’ayons pas peur des mots, la plainte du héros en prison « Lieux funestes » (Acte IV).
 
Monter une tragédie lyrique représente une vraie gageure et Dardanus n’échappe pas à la règle, au contraire, le cahier des charges s’alourdit même ! « Féeries, pastorale, tragédie cohabitent », observe Claude Buchvald dans sa note d’intention. Dommage que sur la scène lilloise, cette cohabitation soit rien moins qu’évidente. L’actrice et metteur en scène souligne à raison le caractère allégorique de l’opéra et l’importance du merveilleux, mais à trop se focaliser sur les symboles, elle passe complètement à côté de la tragédie. Dardanus n’évolue pas que dans un univers fantasmagorique, la psychologie ne l’a pas déserté, contrairement à ce qu’elle affirme, les affects sont puissants et palpables, les rivalités masculines et le dilemme d’Iphise d’un classicisme que ne renierait pas Racine. Claude Buchvald a voulu faire rêver, renouer avec le monde de l’enfance, confiera-t-elle au public lors d’une rencontre à l’issue de la représentation. C’est effectivement l’impression que donnent ces soldats statufiés et défilant en ombres chinoises ou les ministres des Enfers qui semblent échappés du Magicien d’Oz. Mais des intentions à la réalisation, il y a un gouffre. Comment la magie pourrait-elle justement opérer alors que le jeu de scène tourne en dérision les ministres d’Isménor et défait leurs forces obscures ? Le reste est à l’avenant, plombé par l’indigence de la dramaturgie et la laideur de la scénographie. « Si nous sommes, à notre façon, fidèles à l’esprit baroque, c’est en substituant à la surcharge décorative, l’ensorcellement de l’espace par les voix, les mouvements des corps et la lumière ». Excusez du peu ! Si les voix sont au rendez-vous, elles ne lui doivent rien, quant aux corps, captifs d’affreux sauts-de-lit roses ou recouverts d’algues (les Troubles et les Soupçons du Prologue !), ils se trémoussent mollement et répètent des pas stéréotypés dont la vacuité jure cruellement avec l’invention profuse des ballets de Rameau. Seule idée véritablement aboutie où point enfin la poésie, Dardanus et Anténor disparaissent derrière un voile bleu de Prusse qui orne le fond de scène et dérobe à notre vue le combat avec le monstre. L’imagination retrouve ses ailes, mais pour un trop court instant. Et dire que la musique de Rameau pourrait se contenter d’une mise en espace intelligente et rythmée par une direction d’acteurs digne de ce nom…
  
Livrés à eux-mêmes, les artistes s’en sortent plutôt bien. Certes, ils n’ont pas tous la présence de François Lis, Teucer altier et noir à souhait, ni le charisme d’Ingrid Perruche, qui joint à la sensibilité d’une Agnès Mellon la grandeur tragique de Françoise Masset ou de Véronique Gens. Emprunté et statique, Anders Dahlin ne convainc guère en fils de Jupiter et si sa voix se révèle aussi douce et flexible que doit l’être la haute-contre pour « dire tendrement les douceurs », comme l’écrivait Lecerf de la Viéville, en revanche, elle manque de projection et de mordant pour rendre justice à son morceau de bravoure (« Lieux funeste »). Le chant de Trevor Scheunemann, magnifiquement stylé et investi, peine lui aussi à embrasser l’impressionnante carrure d’Anténor (« Monstre affreux, monstre redoutable »). Sonya Yoncheva, par contre, est la volupté même. Parmi les seconds rôles, aux côtés de l’impeccable Isménor d’Andrew Foster-Williams, Marie-Bénédicte Souquet, Nicolas Mulroy et Nicholas Warden méritent une mention pour leur contribution essentielle à l’ensorcellement dont procède le plus langoureux des Sommeils et que parachèvent les trésors d’inflexions du chœur. Car les véritables héros du jour, ce sont bien les choristes et instrumentistes du Concert d’Astrée, galvanisés par leur mentor. Emmanuelle Haïm a opté pour des effectifs un peu moins fournis que ceux de l’Académie Royale de Musique, mais ce qu’il peut perdre en impact, l’orchestre le gagne en souplesse et en richesse de timbres, mieux mis en valeur. La pâte est somptueuse et les couleurs foisonnent, avec un raffinement inouï dans le Sommeil. Haïm ouvre les plans et l’étagement sonore sans compromettre le rythme, brosse large et détaille, la phrase s’éploie et respire, avec vigueur et panache quand la partition l’exige mais sans verser dans ces aspérités, cette sur accentuation artificielle qui tournent au système chez d’autres chefs. Bref, le Concert d’Astrée, encore adolescent sur Giulio Cesare, semble arrivé à maturité ; gageons que Rameau ne quitte plus son répertoire. Quand bien même la mise en scène laisse à désirer, le seul plaisir musical vaut le déplacement. Rameau est si rarement donné, ne ratez pas l’occasion d’entendre son Dardanus !
 
 

 

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