Un grand chef

Elektra - Montpellier

Par Maurice Salles | ven 02 Mars 2012 | Imprimer
 
Confiée à une équipe constituée de collaborateurs habituels de Bob Wilson – qui assiste au spectacle - cette production d’Elektra pourrait porter son label. Mais plus que son parti pris esthétique, d’une pertinence parfois discutable malgré sa séduction, c’est la qualité de la direction musicale qui nous a conquis.
Mathieu Lorry-Dupuy a conçu pour le décor une haute paroi concave de couleur bleutée qui délimite un espace ellipsoïde avec trois accès côté jardin par une ouverture monumentale, un passage étroit et un escalier gracile qui mène à des espaces invisibles, tandis que côté cour un large panneau coulissant presque invisible est surplombé par un balcon d’où l’on peut observer cet espace. Où sommes-nous ? Dans le palais d’Agamemnon ? La présence d’une couchette sur laquelle une femme solitaire fixe on ne sait quoi et l’irruption d’un groupe de femmes vêtues de tenues strictes évoque plutôt un lieu d’internement pour aliénés mentaux, ce que confirme ultérieurement la présence d’observateurs. C’est bien ainsi que Jean-Yves Courrègelongue appréhende l’histoire d’Elektra, et la dernière image du spectacle, recréant la première, la montre assise sur ce lit, le doigt tendu vers quelque chose qu’elle seule peut voir, peut-être une hallucination. On peut évidemment partager cette interprétation, qui n’est pas neuve ; mais dès lors où nous place le metteur en scène ? Voyons-nous des événements « réels » ? Ou la représentation des fantasmes d’un esprit malade ? La réponse peut sembler sans importance, mais si Elektra est folle, son histoire nous concerne-t-elle ? Or, si l’adaptation de Sophocle par Hofmannsthal déclencha l’enthousiasme de Richard Strauss, n’est-ce pas parce que, comme Freud avant lui, il percevait la dimension universelle du dilemme, ou accepter d’oublier pour continuer à vivre ou bien refuser et vivre mille morts ? Quoi qu’il en soit, et par delà ces réserves on ne peut que reconnaître, par maints détails du jeu d’acteurs – les suivantes empressées autour de Clytemnestre, les scènes d’ « amour » entre Elektra, Chrysothémis et Oreste – l’attention minutieuse portée au texte. Ce travail de précision trouve toutefois ses limites quand le dispositif scénique se révèle incompatible avec certaines répliques, comme à l’entrée de Clytemnestre, ou quand l’accès à certains espaces semble interdit à Elektra.
 Sur le plan visuel, hormis les lumières parfois excessivement crues d’Urs Schönebaum et sa recherche d’effets de contrastes par l’éclairage d’ouvertures dans le décor, la cohérence est assez grande. Yashi Tabassomi habille les servantes d’uniformes de coupe stricte, quasi victoriens : d’emblée on est dans un monde de rigueur, au moins en apparence. La robe de Clytemnestre est aux couleurs de sa fonction, pourpre au bas brodé d’or, mais ses dessous immaculés seront souillés de sang par un geste précis. Egisthe, en complet blanc, semble rentrer plutôt gris d’une goguette. Oreste est vêtu avec la discrétion de qui ne veut pas attirer l’attention. Chrysothémis dissimule sous le corsage de sa longue robe bleue un soutien gorge à l’aspect de cuirasse. Quant à Elektra, vouée au noir, son maillot s’accommode tour à tour d’un pagne, d’un long voile drapé comme une toge, puis d’un pantalon et d’une chemise d’homme blanche, changement qui accompagne l’évolution de la situation – elle se prépare à venger son père elle-même. 
 
Pour ce personnage, on regrette pourtant qu’il ne soit pas, visuellement, la femme exténuée et repoussante dont parlent les servantes. Fort heureusement Janice Baird a toute la vitalité nécessaire pour mener à bien –même si ce soir l’intonation semble souvent en quête de justesse – la gageure éprouvante de ce rôle meurtrier. Mais était-il impossible de lui donner l’apparence désolée qui empêche son frère de la reconnaître et qui matérialiserait ses tourments, passés et présents ? L’adrénaline aidant, cette Elektra propre sur elle n’a vraiment rien d’une victime ! De vitalité, Jadwigga Rappé semble en manquer quelque peu, qui se réfugie longtemps dans le sprechgesang avant que, la voix chauffée, et grâce à son jeu expressif elle ne compose une Clytemnestre convaincante. En revanche Edith Haller a d’emblée dans la voix tout l’élan et les aigus requis pour incarner Chrysothémis, la sœur si « normale », aux rêves de bonheur conformistes mais tellement humains. Kim Begley est un Egisthe de luxe et Tommi Hakala un Oreste grave, prudent et fougueux à la fois. Mention bien pour les servantes, ainsi que pour les rôles d’appoint.
 
Dans la fosse, c’est l’état de grâce. Sont-ce les rumeurs autour de rapports remettant en cause le label d’Opéra national qui dopent les musiciens ? Est-ce, comme il s’en produit heureusement, un coup de foudre pour le chef d’orchestre ? Peut-être les deux. En tout cas ce qui monte de la fosse est proprement stupéfiant de beauté et de contrôle sonore ; sans doute la diffusion en direct dans plusieurs maisons de retraite et au CHU stimule-t-elle les instrumentistes, mais la précision de la direction est telle qu’elle laisse médusé de bonheur. Sans rien sacrifier des impératifs de tension et d’intensité Michael Schondwandt obtient des transparences, des rutilances, des stridences, des scansions, des coulées de couleurs et de sons magistralement conduites et contrôlées, en une symbiose enivrante qui pallie la rétention dramatique du tableau final. Venu en remplaçant, ce chef triomphe en Maître.
 
 
 
 

 

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