Un Janacek épuré

Jenufa - Strasbourg

Par Pierre-Emmanuel Lephay | ven 11 Juin 2010 | Imprimer
 
  Cette production de Jenufa, venue de l’Opéra de Flandre, marque le début d’un cycle consacré à Janacek avec le même metteur en scène, Robert Carsen, et le même chef, Friedemann Layer (cf. notre interview du directeur de l’Opéra national du Rhin, Marc Clémeur). Cette initiative, déjà réjouissante en soi, commence sous les meilleurs auspices avec ce remarquable spectacle.
 
Layer et Carsen sont sur la même longueur d’ondes : donner un Janacek épuré, « désentimentalisé » permettant d’accéder au summum de l’émotion et de la grandeur tragique. Le pari est tout à fait réussi. Avec une direction d’orchestre nette et précise, Friedemann Layer s’avère l’homme de la situation. Si on peut souhaiter parfois plus de contrastes ou de vigueur, on ne peut nier une efficacité et une grande maîtrise du discours si particulier de Janacek. Tout juste reprochera-t-on une puissance sonore orchestrale qui se fait parfois au détriment des chanteurs (la scène dénudée ne favorise certes pas le retour des voix), mais en même temps, comment brider l’orchestre fulminant et rugissant de Janacek ? Car justement, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg est impeccable et s’avère complètement à la hauteur des exigences redoutables de la partition. Il eut été dommage de le brider...
 
La distribution ne permet pas de verser dans le même enthousiasme. Les chanteurs sont pour la plupart, il faut l’avouer, un peu fatigués.
Certes, cela n’est pas forcément un désavantage pour le rôle de la Kostelnicka (qui a vu et entendu Anja Silja dans ce rôle en a la mémoire définitivement hantée). Ici, Nadine Secunde brille par l’intensité de son incarnation et par son souci d’affiner le personnage. Grâce lui en soit rendue tant ce rôle peut aussi verser dans la caricature.
La Jenufa d’Eva Jenis, une habituée du compositeur tchèque, se distingue également par son incarnation fine et sensible, mais la maturité de la chanteuse présente un léger handicap quant à la crédibilité du personnage...
Peter Straka, en Laca, met un certain temps à se chauffer puis atteint une plénitude vocale bienvenue à la fin de l’ouvrage. L’intensité dramatique est par contre présente dès son entrée en scène.
Afin d’accentuer le contraste entre les deux ténors, on aurait souhaité voix plus lyrique, plus « ensoleillée » pour le « beau gosse » que doit être Steva (avec notamment des aigus plus nets et percutants), que celle de Fabrice Dalis, même si celui-ci se montre convaincant, notamment, là encore, du fait d’un grand investissement.
Si la grand-mère de Menai Davies est difficilement audible, elle campe magnifiquement le personnage. Bon contremaître de Russel Smythe.
Les autres seconds rôles, affichant des voix plus fraîches, enchantent, comme le Maire d’Andrey Zemskov, la Karolka de Sylvia Kevorkian ou la Barena d’Agnieszka Slawinska.
Les chœurs se montrent comme toujours efficaces et brillants.
 
On sait le chic qu’a Robert Carsen pour créer des images belles et fortes. C’est encore une fois ici le cas, avec un décor très simple : un plateau incliné, couvert de terre (ancrant le drame dans un cadre rural) et parsemé de fenêtres et portes mobiles permettant de varier l’espace. Surtout, la précision et l’intensité de la direction d’acteurs font mouche dans toutes les scènes clés de l’ouvrage (l’entrée de Steva, la fin du premier acte, les face à faces du deuxième, la foule faisant irruption après la découverte du cadavre du bébé de Jenufa). La Kostelnicka apparaît ainsi autant une victime du destin que Jenufa et l’évolution des deux ténors est superbement rendue : Steva passe du « coq », au premier acte, à « l’âne », au troisième (pathétique fuite devant les événements) tandis que Laca, presque névrosé et inquiétant au premier acte, se révèle un homme rassurant au dernier tableau.
Mais c’est sans doute dans la scène finale que l’on est le plus impressionné par ce magicien de la scène qu’est Carsen. Le plateau, complètement débarrassé de tout accessoire et superbement éclairé, montre Jenufa et Laca face à face, ou plutôt dos à dos : elle, persuadée qu’il ne l’aimera plus, et lui, en véritable rédempteur, se rapprochent progressivement pour s’étreindre sur le magnifique postlude orchestral. C’est alors qu’une pluie fine se met à tomber sur le plateau dans un sublime contre-jour. L’image est, certes, absolument magnifique, mais c’est surtout la force symbolique de cette pluie qui tétanise et cloue au fauteuil : l’eau venant nettoyer de toutes les « impuretés », de tout le passé encombrant, cette eau qui lave, qui rend « propre » ces deux personnages qui, grâce à cette pluie sous laquelle ils explosent de bonheur, semblent renaître. Cette image est absolument inoubliable.
 
 

 

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