Un Onéguine pas très "Decker"

Eugène Onéguine - Paris (Bastille)

Par Laëtitia Stagnara | ven 17 Septembre 2010 | Imprimer
« Qu’Onéguine soit une représentation fort ennuyeuse écrite avec chaleur, c’est tout ce que je souhaite »1. Et bien Piotr Ilyitch, vous voilà servi ! On n’eut pu répondre avec plus de justesse et de fidélité aux souhaits d’un compositeur.
 
Il faut dire que le livret fait la part belle aux langueurs mélancoliques. Les atermoiements de l’histoire sont relayés par la mise en scène de Willy Decker qui reste d’une fidélité dévote aux intentions de Tchaïkovski. Dénuée de toute forme scénique, le décor est fait avec des moyens modestes. Peut être trop du reste : une boîte déformée dans la scène, peinte de grands coups de brosse jaunes durant la première partie, virant au gris durant la seconde, un canapé et 3 chaises, « fenêtre ouverte sur la vérité intérieure des acteurs du drame » nous explique le metteur en scène. C’est un peu court, mais il faudra nous en contenter. D’autant plus qu’afin d’économiser les panneaux décoratifs, on a même imaginé de placer l’entracte au cours du deuxième acte, avant la scène du duel. Ne soyons pas formaliste, incontestablement le jaune paille ne serait pas convenu pour décrire l’ « intériorité dramatique » de cette scène !
Quant au jeu d’acteur, nous ne sommes pas mieux servis. Ainsi les trois scènes clés du déroulement au cours desquelles chacun des trois héros, Tatiana, Lenski puis Onéguine écrivent successivement une lettre, sont traitées exactement de la même façon : à croire qu’on ne saurait écrire une lettre autrement qu’en se roulant par terre. Le reste du temps chacun brille par sa raideur, à commencer par Onéguine, fait assez surprenant dans une œuvre comptant autant de passage censés être dansés. A ce titre, mieux vaut assumer jusqu’au bout le parti pris du dénuement et présenter une version de concert, laissant ainsi au public la possibilité de se concentrer tout entier sur la musique.
 
Le pari eut alors été gagnant, compte tenu de l’admirable distribution qui est faite. Si l’on voulait là encore rester conforme aux souhaits du compositeur, il fallait de jeunes artistes ayant l’âge de leur rôle, « jouant avec justesse et simplicité », car la partition ne présente aucune difficulté technique si ce n’est celle d’émouvoir. Précisément ce soir, bien que le trio principal ne soit plus novice en matière de chant, chacun a su aborder son rôle avec une infinie jeunesse et justesse de ton.
Olga Guryakova et Ludovic Tézier s’étaient déjà retrouvés interprétant Tatiana et Onéguine à la Scala de Milan en 2006 où ils avaient fait un triomphe. Ce soir encore, la belle russe nous régale de sa voix de soprano lyrico-dramatique aux couleurs slaves. D’abord fraîche, parée de l’ingénuité de l’enfance, les aigus lumineux, lorsqu’elle introduit la première scène avec sa sœur (« Vous est-il arrivé.. »), puis animée des tourments de la passion alors qu’elle rédige sa lettre, la chanteuse donne chair et caractère au personnage, en dépit de la pauvreté du jeu scénique. Les graves sont pleins et jamais forcés. La ligne musicale est parfaitement soutenue, dessinée de savantes nuances, évitant toujours la vulgarité d’une débauche pathétique. Dans le troisième acte, devenue princesse, sa voix murit en même temps que son personnage et se gante d’une teinte plus chaude tandis que le ton s’affirme davantage.
Ludovic Tézier parvient lui aussi à caractériser si justement son personnage qu’aucun décor n’est plus d’aucune utilité. Chacune des paroles d’Onéguine est d’abord redoutable de froideur, d’assurance hautaine, chaque syllabe est jetée avec son exact poids de suffisance. Puis vient le moment du duel. Le chant se pare de nouvelles couleurs : l’assurance laisse progressivement place à l’indécision et aux scrupules. La voix cuivrée se fait plus dense. Avec ses doutes, le personnage prend de l’épaisseur. Finalement, le baryton révèle au cours du bal, sans jamais se travestir dans le spectaculaire, l’âme tourmentée de l’amoureux. Ce rôle est indéniablement taillé pour le chanteur français.
Le ténor Joseph Kaiser, enfin, incarne admirablement ce jeune homme de dix-huit ans aux réactions impulsives et originales d’un poète qui pourrait être Schiller. Sa voix éclatante dans ses déclarations enflammées à Olga mais aussi infiniment mélancolique, se souvient de ses début barytonnants : empreinte de velours et de virilité dans les graves, elle sonne claire, puissante et mat dans le registre aigu. Son habileté dans la nuance, dans l’usage de sons mixtes lui permet de caractériser si justement le personnage qu’il nous émeut sans peine.
 
Ce trio impressionnant aurait suffit à nous séduire, mais Nadine Denize – puissante Madame Larina , Alisa Kolosova – joyeuse Olga – ainsi que la Nounou rude et charpentée de Nona Javakhide, ajoutent encore à notre plaisir. Il n’est que le Prince Grémine de Gleb Nikolski, a qui l’on pourrait reprocher un peu sa fadeur et quelques difficultés dans les extrêmes.
 
Pourtant, malgré ce florilège de bons chanteurs, la réussite de la soirée tient aussi à la performance du tout jeune chef d’orchestre Vasily Petrenko (34 ans). En dépit de quelques errements au cours du premier acte, et un chœur assez décevant dans son manque d’homogénéité, le chef façonne, tableau après tableau, mesure après mesure, l’environnement psychologique du drame. Tandis que les personnages hésitent, trébuchent, s’inquiètent, le chef retient ses musiciens, les relâche, et les retient encore. Osant le pianissimo, accordant chaque nuance aux errances du drame, il met dans sa seule direction plus de théâtre que toute la mise en scène de Willy Decker n’en contient.
 
 
 
1 Lettre de Tchaïkovsky à Serge Taneïev, le 25 janvier 1879

 

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