Un patrimoine revisité

La Dame de Pique - Barcelone

Par Brigitte Cormier | mer 30 Juin 2010 | Imprimer
En 1992, désirant offrir un cadre prestigieux au premier Hermann de Placido Domingo, le Liceu alloue à La Dame de pique un budget opulent. La réalisation est confiée à un disciple de Giorgio Strehler : Gilbert Deflo. Hélas, pour raison de santé, le chanteur espagnol devra abandonner la partie et attendre huit ans avant sa prise de rôle au Met. Sans le ténor star et en dépit d’une vision traditionaliste déjà surannée à l’époque, la fastueuse production du metteur en scène belge rencontre un beau succès. Une deuxième série de dix représentations attire à nouveau un large public en 2003 — encore sans Domingo décidément malchanceux avec ce projet barcelonais.
 
Été 2010 : deuxième sortie des réserves de la luxuriante production. Le fameux ténor canadien Ben Heppner est annoncé dans Hermann. Ses difficultés au Met dans ce rôle paraissent ignorées ou oubliées de ce côté de l’Atlantique et les attentes sont à la hauteur de sa réputation. Lui-même ne semble pas en avoir tiré les leçons. La malédiction se poursuit. Peu avant la première, Ben Heppner doit se retirer sur la pointe des pieds.
 
Si certains critiques et aficionados attaquent un classicisme qu’ils jugent insipide, cette Dame de pique possède assez d’atouts pour continuer à enchanter la grande majorité du public. Sept somptueux décors marquent les sept tableaux. Magnifiques costumes à la mode de la Russie impériale ; imposante architecture avec pléthore de colonnades et de statues ; mobilier idoine ; surabondance de lustres… De grands panneaux noirs coulissants autorisent des changements de plans presque aussi fluides qu’au cinéma. Gardien de ce monument théâtral, près de vingt ans après l’avoir conçu, le metteur en scène a rempli son devoir de conservation. Tout est bien là. Les enfants et les nounous vont et viennent gracieusement et en cadence. Chaque scène est réglée au cordeau. Chaque air est chanté en bonne place. Pourtant la plupart du temps, il manque quelque chose d’indéfinissable. L’âme russe s’est envolée.
 
L’orchestre joue trop fort. Pendant la première partie surtout, on se demande si le chef allemand Michael Boder bouscule les musiciens ou s’il n’arrive pas à contenir leurs ardeurs hispaniques. Bien que le livret soit inspiré de Pouchkine, l’opéra de Tchaïkovski épouse les romantiques tourments dostoïevskiens de son siècle. Cette direction, molle et précipitée, ne saurait les exprimer. Manque d’expérience dans ce répertoire sans doute ; le nouveau directeur musical du Liceu conduit l’œuvre pour la première fois. (Dommage que la représentation du 4 Juillet ait été la dernière de la série, car elle fut sans doute la meilleure.)
 
Dans le seyant uniforme d’officier de l’armée impériale, le ténor ukrainien Misha Didyk est terriblement séduisant. On comprend que Lisa succombe. Invraisemblable toutefois qu’il culbute la jeune fille sur son lit, au lieu de s’agenouiller à nouveau en lui répétant « Ma beauté ! Ma déesse ! Mon ange ! » Certes la voix est puissante, la diction est précise et l’effort d’engagement est perceptible. Toutefois ce qui fait un excellent Alexeï dans Le Joueur — comme il l’a prouvé à Lyon en janvier 2009 — est insuffisant pour le personnage d’Hermann trouble et émotif à l’extrême. Misha Didyk demeure pratiquement identique de bout en bout : chant claironnant, intonations monotones, expressions limitées.
 
Joliment pulpeuse, Emily Magee (Lisa) semble, elle aussi, traverser ce drame sans paraître vraiment concernée ; même la scène de son suicide laisse de glace. La voix est solide mais peu attractive ; la fragilité manque cruellement.
 
Affectée d’un vibrato assez gênant, Elena Zaremba est plus maladroite que primesautière. Curieusement, son timbre ingrat dans Pauline la sert plutôt dans le rôle travesti de l’intermède lyrique de la pastourelle qui suit les ennuyeux ballets du bal costumé. Ce « tunnel » censé satisfaire le goût de l’époque semble bien long tant il est traité de manière conventionnelle. Seul l’air du Prince chanté avec une ligne impeccable et une belle émotion contenue par Ludovic Tézier soutient l’attention.
 
Tiennent tous correctement leur partie : Lado Atanelli (Le Comte Tomski), Francisco Vas Tchékalinski et Mikaïl Vekua (Tchaplitski), ainsi que les femmes qui complètent la distribution. On remarque la voix puissante du Maître de cérémonie, Jon Plazaola. À noter de remarquables passages dans les chœurs de femmes et d’hommes alors que le plein effectif est aussi bruyant que l’orchestre dans la première partie.
Ce qui pimente cette reprise laborieuse, c’est la gigantesque Comtesse d’Ewa Podleś qui personnifie magistralement l’ancienne « Vénus moscovite ». Depuis son arrivée en chaise à porteurs jusqu’à l'hallucinante scène de sa mort tragique sous le coup de bluff d’Hermann, chacune de ses apparitions est un moment de théâtre. Que ce soit dans ses imposantes robes à paniers avec sa haute perruque à plumet ou dans sa chemise de nuit avec ses longues mèches de cheveux gris pendantes, l’incomparable contralto polonaise, avec un art vocal et théâtral consommé, crée une Comtesse fière, mélancolique, bougonne, affectueusement autoritaire, hantée par le souvenir d’une vie brillante, mais intérieurement terrorisée par l’inéluctable prédiction, dès sa première rencontre avec Hermann. Dans ce rôle et dans cette mise en scène, Podleś trouve tout l’espace nécessaire pour brûler les planches du Liceu.
 
Brigitte CORMIER

 

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