Un prophète honoré

Elias - Marseille

Par Maurice Salles | jeu 06 Mai 2010 | Imprimer
Ouverte par un concert regroupant des compositions d’inspiration religieuse de Duke Ellington, la quinzième édition du Festival de Musique Sacrée de Marseille proposait pour sa deuxième soirée l’oratorio inspiré à Mendelssohn par le prophète Elie. Ce personnage biblique qui consacre sa vie à convertir les Hébreux au vrai Dieu avait de quoi intéresser le musicien ; lui-même converti au protestantisme il n’envisageait évidemment pas – et nul ne l’aurait fait à son époque – de porter un regard critique sur cet engagement absolu, avec ce qui en découle (le massacre des « infidèles »). Le livret se borne aux épisodes saillants qui font de l’histoire d’Elie, solitaire dont la mission se heurte à l’indifférence ou à l’hostilité des siens, qu’ils soient humbles ou puissants, un éventail de situations dramatiques propres à stimuler sa veine créatrice.
 
Cet oratorio, s’il fut livré sur commande, avait été d’abord un projet personnel du compositeur, enclin par sa propre histoire à s’intéresser à la thématique de la conversion. Est-ce pour cela que l’œuvre frappe par les accents de sincérité que prend l’expression de la foi, l’émotion directe que communiquent les idées musicales, en particulier dans les solos, par la pureté d’une ligne volontairement dépouillée ? Comment rester insensible à l’efficacité des effets de contraste entre passages solistes et ensembles choraux, et, pour ces derniers, à la diversité que leur confère Mendelssohn en jouant sur les rythmes, le nombre, les couleurs ? Et comment se soustraire à la force prégnante des tutti, quand préparés par une montée haletante ils éclatent, s’épanouissent et se prolongent en effusions qui, destinées à faire ressentir la grandeur divine, font au moins éprouver un frisson quasi-orgasmique ?
 
Sans doute pour atteindre cette jouissance a-t-on besoin de partenaires doués. On a plaisir à dire que, malgré des perplexités préalables, cette condition sine qua non a été remplie de manière très satisfaisante. Les solistes, principaux et secondaires, se présentent au mieux de leur forme et mettent beaucoup de conviction dans leurs interventions. La basse Cyril Constanzo et le ténor Wilfrid Tissot font apprécier leur timbre et leur musicalité dans leurs brèves entrées. Bénédicte Rousseau et Yete Queiroz, aux participations plus étoffées, séduisent. A Gilles Ragon échoient les rôles d’Obadiah et du ténor ; du premier il rend sensible l’engagement et la fidélité du disciple, d’une voix ferme et vibrante qui s’enfle pour l’exhortation ; au second il offre son timbre toujours capable de suavités caressantes. Qiu Lin Zhang est tour à tour Jézabel l’impie, un ange et la voix d’alto ; désormais fameuse pour son exceptionnel registre grave, elle est aussi impressionnante qu’on peut le désirer, dans la véhémence comme dans la sérénité. La soprano Kimy McLaren, outre le rôle de la veuve est chargée de l’air que Mendelssohn avait écrit pour Jenny Lind ; sa voix longue et riche se déploie superbement et communique aussi bien les sentiments contrastés de la mère que les certitudes du croyant. Jean-Philippe Lafont, enfin, est un Elias de grande classe ; non seulement le rôle est dans sa voix, à l’émission particulièrement propre et nette, mais il a la prestance physique et l’autorité vocale de l’envoyé de Dieu ; en interprète aguerri il assure la palette de sentiments par lesquels passe le prophète, surmonte l’écueil d’un air à vocalises rapides dans la première partie et se montre fort émouvant dans la deuxième, lorsque le découragement gagne le prêcheur solitaire.
 
Nous avons gardé pour la fin la part prise par les forces de l’Opéra de Marseille, l’orchestre philharmonique et le chœur. Dirigés par un Friedrich Pleyer à la vigilance permanente, musiciens et choristes – ces derniers manifestement bien préparés par Pierre Iodice - donnent le meilleur d’eux-mêmes et contribuent au succès de cette vaste entreprise. Sans doute certaines nuances telles qu’on peut les entendre dans les versions de studio auraient été bienvenues. Mais pouvaient-elles être obtenues dans les délais très courts des répétitions ? D’autant que l’acoustique de l’église Saint-Michel n’est sans doute pas celle d’un studio d’enregistrement.
 
Tel que présenté à Marseille, ce concert, dédié à la mémoire du grand flûtiste Jean-Pierre Rampal, nous a ravi, et nous partageons le regret, exprimé à la sortie de façon répétée, que cette exécution soit destinée – pour l’instant – à rester unique.
 
 
 

 

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