Un univers hallucinatoire

Elektra - Salzbourg

Par Elisabeth Bouillon | sam 28 Août 2010 | Imprimer

Cette production d’Elektra, qui n’est que la sixième depuis les débuts du Festival1, propose une approche intéressante de l’œuvre. Le rideau s’ouvre, conformément aux indications du livret, sur l’arrière-cour du Palais des Atrides, architecture asymétrique sévère imitant le béton, percée d’ouvertures béantes, noires, de tailles diverses, où s’encadrent les servantes à la langue de vipère, en robes et voiles noirs ; le lieu est hanté par de sinistres créatures, sortes de corbeaux faits femmes. L’effet est d’autant plus saisissant que les murs sont fortement inclinés, comme par un tremblement de terre, créant un effet hallucinatoire. Pas de doute, c’est ainsi qu’Elektra voit l’univers dans lequel elle est enfermée. Il y règne une lumière grisâtre oppressante, analogue à celle qui baigne le palais des Atrides dans le remarquable film de Götz Friedrich2 dont semblent s’être souvenu Nikolaus Lehnhoff et Raimund Bauer,qui s’inspirent également des « Indications scéniques pour Elektra » (1903) de Hugo von Hofmannsthal. Le sol est percé de nombreuses ouvertures, en particulier un passage souterrain qui communique avec le monde extérieur. Malheureusement, ce décor n’évolue plus au cours de l’œuvre. Nous aurions aimé le voir s’écrouler à la mort d’Egisthe. Au lieu de cela, l’immense porte centrale restée close durant tout l’opéra, découvre, dans un abattoir carrelé de blanc, le cadavre de Clytemnestre suspendu par les pieds à un clou de boucher, un effet spectaculaire mais d’un goût douteux.

Les costumes d’Andrea Schmidt-Futterer ne sont pas à la hauteur du décor. Seul celui de Clytemnestre caractérise convenablement le personnage : robe de brocard rouge sombre, manteau princier et bijoux dont elle se débarrasse quand elle cherche à regagner la confiance d’Électre. La robe en loques qu’Électre portait déjà du vivant de son père (quand elle était encore belle et traitée selon son rang) n’a jamais eu de forme. Son maquillage outré la dessert autant que son costume, qui la prive de toute féminité. La robe élégante de Chrysothemis met la chanteuse en valeur mais ne correspond guère à la vie que mène son personnage dans ce palais des tortures.

L’atmosphère est souvent insoutenable. La direction d’acteurs, soignée, reste très respectueuse du texte. Elle souligne l’immense solitude des Atrides, et tout particulièrement l’incapacité d’Electre à s’arracher au passé et à son monde intérieur, totalement envahi par la haine. La jeune fille se tient habituellement sur la tombe d’Agamemnon, son seul refuge, signe que pour elle, le temps s’est arrêté depuis le funeste assassinat. C’est là qu’elle célèbre le rituel quotidien de l’invocation à son père : « Agamemnon ! », qui résume toute la tragédie : l’obsession maladive du Père assassiné, l’oubli impossible, la soif dévorante de vengeance et l’irrémédiable renfermement sur soi.

Waltraud Meier, dont le superbe soprano dramatique s’épanouit pleinement dans ce rôle, interprète une Clytemnestre humaine, sans agressivité3, qui parait fragile et comme vidée de sa substance. Timide, elle n’ose s’adresser directement à sa fille et couvre ses servantes d’un flot de paroles impossible à endiguer, comme le sang humain et animal qu’elle fait couler chaque jour.

Eva-Maria Westbroek est une Chrysothemis de très grande classe. Sa voix éblouissante, sa musicalité, sa sensibilité etsa fulgurante présence en scène font entrer le soleil dans cet univers d’épouvante et font souffler un petit vent de liberté. Nous ne l’oublierons pas.

L’Électre d’Iréne Theorin donne froid dans le dos durant ses crises hallucinatoires mais inspire la compassion tout le reste du temps. Nous aimons sa combattivité, son immense désarroi quand cherchant en vain la hache du sacrifice, elle constate son impuissance, ce besoin maladif de tendresse qui la pousse à s’envelopper dans le manteau d’Agamemnon pour retrouver le contact avec lui, la faiblesse qui la prend au moment où son désir de vengeance est enfin exaucé. Vocalement, la soprano se joue vaillamment de toutes les difficultés du rôle, ses contre-ut sont encore très honorables. Toutefois, son vibrato est maintenant un peu trop prononcé et la voix a perdu de sa beauté (trop de Brünnhilde nuit).

René Pape, dont l’émouvant timbre de bronze convient particulièrement à Oreste, héros maudit par les Dieux, nous émeut par sa retenue et sa résignation. La direction d’acteurs en ce qui le concerne, est trop minimaliste, et l’image finale de Clytemnestre suspendue à un crochet de boucher jure avec son interprétation du personnage : non pas obsédé par le besoin de vengeance, comme sa sœur, mais poussé par la fatalité qui va faire de lui le meurtrier de sa mère. Quant au personnage d’Egisthe, il passe presqu’inaperçu dans cette mise en scène. Ce n’est donc pas la prestation scénique de Robert Gambill que nous retenons mais son agréable timbre de junger Heldentenor.

Mentionnons la bonne prestation de tous les personnages secondaires, interprétés par des chanteurs de haut niveau.

En dépit de nos quelques restrictions, nous aurions vraiment apprécié cette production si le chef avait fait preuve d’une meilleure connaissance de la partition et de ses finesses. Bien que le Wiener Philharmoniker soit très familier de cet opéra, Daniele Gatti le mène tambour battant vers la catastrophe. Avare en piani, il abuse des fortissimi (les chanteurs sont donc mis à rude épreuve), ce qui enlève tout relief à l’orchestre en dépit de la beauté des couleurs instrumentales, le réduisant à un magma sonore : il nous déçoit d’autant plus que nous avons encore dans l’oreille ses magnifiques interprétations de Roméo et Juliette et Don Giovanni sous la baguette de Nézet-Séguin, ainsi que celle d'Orfeo ed Euridice sous celle de Muti. Nous aurions souhaité quitter le festival sur une impression plus favorable.

 

 

 

1 1934 (dm Clemens Krauss) et 1937 (dm Hans Knappertsbusch) : ms Lothar Wallenstein ; 1957 : dm Dimitri Mitropoulos ; 1964-1965 : dm et ms Herbert von Karajan ; 1989 : dm Claudio Abbado, ms Harry Kupfer ; 1996 : dm Lorin Maazel, ms Keita Asari

2 DVD : dm, Karl Böhm, ms et film, Götz Friedrich, Rysanek, Varnay, Fischer-Dieskau, Ligendza, Wiener Philharmoniker, Deutsche Grammophon

3 Cf. l’article de Nicolas Derny sur l'Elektra de Bruxelles (janvier 2009)

 

 

 

 

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