Un vrai conte de fait

The Fairy Queen - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | dim 11 Mars 2012 | Imprimer
 
Shakespeare suffit à Purcell et l’Orphée britannique se suffit à lui-même, autrement dit, à ceux qui savent l’inventer sans prétendre en faire l’inventaire. A Pablo Pavon pour ne pas le nommer. Alors rendons grâce à l’élève surdoué de Michel Corboz de ne pas avoir oublié les leçons du très inspiré helvète : sans exigence et rigueur, l’imagination n’est que pâle cosmétique, cache-misère qui ne saurait tromper son monde. S’agissant du Purcell de The Fairy Queen plus que pour tout autre ouvrage. Le directeur musical de Musica Mediante a surtout hérité de son maître cet art d’équilibrer un plateau vocal, d’en faire un ensemble organique cohérent, vocalement viable. Crédible, ce conte de fées ? Mieux, contagieux ! Un vrai compte de fait : derrière l’organisation et la gestion sans concession de la matière sonore, il y a l’enthousiasme, une foi qui exclut le doute. Car chez ce chef éminemment cultivé, croire c’est savoir. C’est parce qu’il croit en ses musiciens et qu’il s’expose en ne transigeant pas et en prenant tous les risques que la musique le suit. Comment résister à cette discipline chorale toute en reliefs dynamiques et contrastes chromatiques, à ces formidables respirations des pupitres orchestraux conjuguant surgissement et mesure ? C’est en ce sens que Pavon est shakespearien. Et que l’on mesure combien Purcell est moins baroco-compatible dans un parti pris de hiératisme que rhétoriquement pris à parti par ses propres soulèvements internes, légitimé par ses exaltants conflits intrinsèques et assumés.
 
L’effectif choral tout entier acquiert ainsi la dimension et l’autorité d’un choryphée face aux solistes et à un orchestre hyper réactif et concentré. Toute l’habileté du chef consiste à canaliser les flux dynamiques des protagonistes afin de mieux mettre en exergue solistes vocaux et pupitres d’instruments et d’en souligner les subtilités.
Côté solistes, là encore on ne peut que se féliciter de la connivence assumée entre des personnalités vocales toujours délicates à concilier dans un tel ouvrage. En jouant par exemple sur l’inattendue complémentarité entre le contre-ténor Sébastien Fournier et le ténor Patrick Garayt aux troublants aigus. Tous deux contrôlent en effet l’art du passage à la perfection. Divine surprise que le « Come all » du second, ouvrant l’acte II avec un timbre soutenant la poétique de la diction sans excès de pathos. Y répond la fluidité d’un Sébastien Fournier à la projection claire et impliquée qui ne force jamais le haut du registre qu’il colore et soutient avec aisance aussi à l’aise dans la voix de tête que dans le bas médium ou les basses de « Yes Daphne ». Leur duo « Let the files » est exceptionnel d’équilibre complice et de partage bien vécu. Philippe Cantor se garde lui, de sur-jouer le personnage du poète ivre qui eût déstabilisé l’assise psychologique du plateau vocal dans ses rapports avec le chœur et l’orchestre, insufflé par Pablo Pavon. On peut lui être reconnaissant de ne se laisser déborder par un excès de théâtralité et d’atteindre à l’émotion en restant pudique. On en voudra pour preuve le « Hush, no more » et un « No Winter » ultra tragédien.
La soprano Marion Monier à l’évidence tient ses promesses : sensibilité naturelle des inflexions, clarté et ductilité des nuances. Sa performance est d’autant plus notable qu’elle partageait l’avant-scène avec Angélique Pourreyron. Si comme on pouvait s’y attendre, la jeune soprano rayonne littéralement et sans conteste, ce n’est jamais au détriment des autres acteurs : à aucun moment elle ne les écrase. Des aigus souples et déliés dans « See, even Night », soutiennent la beauté et la transparence de la ligne suspendue sans effort. L’éclat du timbre habite l’espace sans le saturer. Suprême séduction, elle drape ses phrasés de cette lumière si particulière qui est sa signature et donne une intensité tour à tour dramatique ou enjouée, d’une rare puissance évocatrice. Comment revivre désormais un « Ye gentle spirits » sans se remémorer la sincérité de l’émotion et l’intensité de sa prière, la noblesse de son ton, le grain pathétique de son « O let me weep » ?
 
 
 

 

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