Une étoile en formation

Mireille - Marseille

Par Maurice Salles | mer 20 Mai 2009 | Imprimer
Telle que nous la connaissons aujourd’hui, dans la version restituée par Reynaldo Hahn et Henri Busser en 1939, Mireille conserve la trace des aménagements auxquels Gounod a dû consentir pour la création en 1864 et qui en font une œuvre hybride, aussi bien par rapport au texte de Mistral dont le livret s’éloigne parfois qu’aux intentions initiales du compositeur. Elle est pourtant largement considérée comme l’expression authentique de la Provence. Il est vrai que, comme le note le metteur en scène Robert Fortune « (très) peu nombreux sont ceux qui ont lu le poème dans sa version française, sans parler de la version originale en provençal ».
Le spectacle représenté à Marseille est une production déjà ancienne qui a conservé sa fraîcheur, son charme et ses défauts. Les décors, sobres et discrètement colorés, sont efficaces et adaptés aux situations, bien que l’embarcadère sur le Rhône ne soit guère lisible et que le dernier tableau, même si soigné et agréable à regarder, semble se passer dans une crypte souterraine (alors que le livret le situe sur la terrasse de la chapelle haute avec la mer en toile de fond). Les lumières flattent l’élégance des costumes qui mêlent harmonieusement tenues traditionnelles arlésiennes et tenues 1900 – parti pris de Robert Fortune. Mais l’envol du chaos rocheux du Val d’Enfer dans les cintres ne convainc toujours pas, pas plus que les Saintes volantes du dernier tableau, où l’on retrouve sans plaisir le kitchissime reposoir de fleurs destiné à recueillir la dépouille de Mireille. Au lieu de renforcer l’émotion, ces choix affaiblissent le propos et distraient.
Cette tendance à chercher l’effet superficiel, au détriment parfois du sens profond est clairement illustrée par le traitement du personnage de Taven qui devient ici une sorte de Carabosse hors d’âge, chapardeuse, et dont la bienveillance à l'égard de Mireille devient suspecte. De même faire escorter Ourrias par une équipe de gros bras menaçants outrepasse les données du livret en rendant encore plus falot le personnage de Vincent. Bref, on peut regretter que la mise en scène n’ait pas été revue.
Cela pour les éléments permanents du spectacle. Pour le reste, on le sait, un compte-rendu est le reflet d’une soirée ; ce qui n’exalte guère aujourd’hui peut transporter demain. Disons alors sans insister que la direction de Cyril Diederich nous a semblé peu inspirée et qu’avec un orchestre au diapason il a donné une exécution routinière, privée de la sensibilité et de la flamme qui peuvent permettre à la musique de sublimer les faiblesses dramatiques. Ajoutons que si les premiers danseurs de la farandole pouvaient oublier de poser comme des danseurs classiques on y gagnerait certainement en impression de naturel.
Sur le plan vocal, c’est une réussite globale, avec quelques bémols. Les chœurs abondamment présents vont du meilleur au brouillon. Sébastien Guèze a pour lui un physique avenant et son Vincent est tout à fait crédible, mais des attaques incertaines et une propension à chanter fort dans les ensembles laissent pensif quand à la conduite de la voix. Son rival malheureux trouve en Lionel Lhote un interprète vigoureux et sonore, qui devient par moments légèrement affecté à cause d’une surarticulation. Alain Vernhes impose sans effort son personnage de pater familias mais le medium s’amenuise beaucoup et la ligne en souffre un peu. Jean-Marie Frémeau prête la dignité convenable à Ambroise. Voilà pour les hommes.
Pour les femmes, si la voix du Ciel a semblé bien menue (la distance ?) Eduarda Melo et Joanna Malewski, une fois le trac surmonté et l'aigu libéré, ont tiré leur épingle du jeu. Marie-Ange Todorovitch, naguère éblouissante dans la Colombe de Damase, parvient malgré la mise en scène à restituer la noblesse de Taven. Les accents et la diction sont exemplaires. Qualités dont l’interprète de Mireille, Hye Myung Kang, sans les posséder au même degré, témoigne aussi d’une façon remarquable. Quelques sons échappent fugitivement à l’hypercontrôle qu’elle exerce sur sa prononciation, mais ce qui semblait une gageure pour cette ex-pensionnaire du Cnipal est déjà plus qu'honorable. L’aisance croissante qui devrait venir libérera d’autant l’émission d’un soprano lyrique qui tire parfois vers le léger mais dont la scène initiale montre la rondeur et la fermeté. La maîtrise technique résout sans difficulté les ornements ajoutés à la demande de la créatrice du rôle. C’est sur le plan dramatique que quelques progrès restent à faire, quand l’expression de la joie est plus celle d’une soubrette minaudière que d’une jeune fille sincère et exaltée. Si la jeune Coréenne y parvient, ceux qui l’ont choisie pourront se flatter d’avoir révélé une grande Mireille.
 
 
 

 

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