Une exaltante symbiose

Belshazzar - Toulouse

Par Maurice Salles | ven 20 Mai 2011 | Imprimer
Depuis quelques années le Capitole de Toulouse s’ouvre au répertoire baroque, comme l’atteste en ce moment une nouvelle production de Belshazzar. Cet oratorio, créé en 1745, est le sixième que Haendel compose depuis 1735 ; il aime la liberté formelle que ce genre lui permet, en regard des contraintes de l’opera seria. Le livret, comme celui de Saul créé en 1739 est signé Charles Jennens. Cet érudit en guerre contre le déisme voit dans la prise de Babylone par les Perses la preuve historique - donc irréfutable - de la vérité des prophéties et par suite la confirmation que le Christ est le Messie et que son Eglise montre la voie du Salut.
L’habileté de Jennens, grand admirateur de Shakespeare (dont il avait entrepris la publication du théâtre complet), tient à la fois à l’insertion dans son texte de citations des Prophètes, pour valider sa thèse, et au traitement des personnages, auxquels il donne une présence et une épaisseur psychologique qui les rend vivants comme des personnages de théâtre, qu’il s’agisse des individus ou des peuples. Haendel y trouve matière à composer des pages riches de couleurs consacrées à des climats affectifs ou à des évocations imagées, sans renoncer à exploiter les ressources de la virtuosité vocale de ses interprètes, ce qui lui sera du reste reproché.
Il en résulte cette œuvre à première vue déséquilibrée, avec une première partie presque aussi longue que les deux autres. En fait, comme dans le théâtre tragique grec, une longue exposition précède le crime dont le châtiment sera la conclusion. Mais le sentiment final n’est ni la tristesse ni la pitié : c’est la sérénité, voire l’allégresse de ceux qui ont fait le bon choix en obéissant au vrai Dieu. Nitocris, Cyrus, Gobryas sont plus que des personnages : la méditation de la reine, qui associe la mort programmée des empires à la déconfiture de son fils, la révolte de Gobryas, vassal trahi et père blessé à mort, la noblesse de Cyrus, stratège habile et vainqueur magnanime, sont celles d’êtres  véritablement humains, tout comme Daniel et Belshazzar, le premier pour ses aspirations mystiques et le second dans son tempérament de jouisseur et sa crainte du surnaturel. 
Ces profils différents, Haendel les habille sur mesure, et ces abstractions prennent corps devant nous au fil des récitatifs et des airs. Privilège des Toulousains, la production qui leur arrive a vu le jour en 2008, avec (hormis Neal Davis qui interprétait alors Gobryas) les mêmes artistes. C’est dire qu’elle a désormais le poli et le fluide des œuvres entièrement maîtrisées, et que la symbiose qui s’est créée donne à l’exécution un influx vital qui subjugue et emporte. N’est-ce pas toujours le cas avec René Jacobs ? Ses choix d’interprétation peuvent faire parler, ils ne laissent jamais indifférent. Son Belshazzar n’a pas, çà et là,  les douceurs ou l’amertume de certaines versions, mais il a une vigueur parfaitement admissible dans le contexte guerrier et la volonté militante de Jennens. Cette énergie s’accompagne d’une précision et d’un fini admirables comme à l’accoutumée avec ce chef et l’Akademie für Alte Musik ; bassons, hautbois (Xenia Löffler) trompettes et continuo sont dans une course de fond hérissée d’obstacles qu’ils surmontent  brillamment, sur le champ soutenu des cordes, dont l’éloquence méduse dans ses enchaînements de nuances.
Les chanteurs ne sont pas en reste : Jonathan Lemalu, Gobryas à la fois émouvant et imposant, Kenneth Tarver, Belshazzar halluciné, provocant et névrosé, Kristina Hammerström, Daniel inspiré, tout ensemble présent et absent, Rosemary Joshua, reine intelligente et mère sensible, Bejun Mehta, Cyrus charismatique, réfléchi et généreux, tous ont les moyens vocaux de leurs rôles et ils en restituent toute la complexité en respectant rigoureusement les affects. On s’extasie bien sûr sur l’étendue vocale et l’homogénéité d’untel, on distingue bien la virtuosité plus grande d’un autre dans l’exécution rapide des vocalises, mais outre que l’écriture ne les sert pas tous de la même façon, au-delà des performances individuelles, c’est dans le sentiment d’une adéquation et d’une conjonction exceptionnelles que l’admiration satisfaite se prolonge jusqu’à l’euphorie. Evidemment le RIAS kammerchor n’est pas étranger à cette félicité : non seulement la cohésion, la justesse, la précision, l’expressivité sont telles que la réputation du chœur les faisait attendre mais ces qualités sont maintenues à leur plus haut niveau alors même que la participation des choristes au spectacle est très physique, compte tenu de l’engagement scénique qui leur est demandé.
Dans le décor unique et monumental de Roland Aeschlimann, composé d’énormes parallélépipèdes empilés et susceptibles de coulisser qui figurent les murailles de Babylone que Cyrus investira, derrière lesquelles les Babyloniens le défient en ricanant, où les Juifs retenus captifs rêvent de la délivrance autour de leur prophète, l’espace devient aussi bien le palais de Belsahzzar que la masure de Daniel ou un terre-plein pour l’armée des Perses. Les costumes de Bettina Walter sont assez neutres pour qu’un simple jeu d’ornements pour la coiffure permette aux choristes d’être successivement et sans coupures temporelles chacun des peuples concernés ; ils adoptent aussitôt le climat affectif correspondant. Mikael Tordjmann a dû mettre tous ses soins à réaliser les lumières conçues par Olaf Freese, avec des effets de clair obscur qui fascinent à la manière de Rembrandt. C’est sans doute aussi le cas de Christoph von Bernuth qui restitue la mise en scène de Christof Nel. Les masses y sont traitées avec une virtuosité rare, les déplacements et la disposition des choristes étant parfois très proches de chorégraphies toujours adaptées aux couleurs de la situation. Les attitudes respectives des personnages, leurs déplacements, leur position dans l’espace – tout particulièrement pour Belshazzar -, tout a été pensé pour créer des effets dramatiques au service du texte et des situations. Il en résulte une vie du plateau qui accompagne sans faille la succession des airs et des récitatifs, et résonne en phase avec la composition musicale. Ce travail splendide, un DVD dont la sortie est prévue la semaine prochaine devrait en donner une idée fidèle.
On ne s’étonnera donc pas que l’euphorie dont nous parlions, largement partagée, ait valu un triomphe interminable aux participants au premier rang desquels un René Jacobs visiblement satisfait.
               

 

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