Une Flûte au sommet

Die Zauberflöte - Bordeaux

Par Christophe Rizoud | dim 24 Janvier 2010 | Imprimer
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Die Zauberflöte
Opéra en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart
Livret d’Emmanuel Schikaneder
Créé le 30 septembre 1791 à Vienne, au Freihaus Theater auf der Wieden
 
Coproduction Staatstheater Nürnberg et Opéra National de Bordeaux
 
 
Mise en scène, Laura Scozzi
Décors, Natacha Le Guen de Kerneizon
Costumes, Jean-Jacques Delmotte
 
Tamino, Edgaras Montvidas
Première Dame, Eve Christophe-Fontana
Deuxième Dame, Caroline Fevre
Troisième Dame, Delphine Haidan
Papageno, Thomas Dolié
La Reine de la Nuit, Aline Kutan
Monostatos, Doug Jones
Pamina, Maria Bengtsson
Le récitant, Jean-Manuel Candenot
Sarastro, Brindley Sherratt
Papagena, Natacha Kowalksi
 
Chœur de l’Opéra National de Bordeaux
Orchestre National Bordeaux Aquitaine
 
Direction musicale, Darrell Ang
 
Bordeaux, Grand Théâtre, le 24 janvier 2010
 
Une Flûte au sommet
 
Des Flûtes Enchantées, Dieu sait si nous en avons vues : des vertes et des pas mûres, des féériques et des scientifiques, des filmées, des pittoresques, des puériles et des adultes, des africaines et des égyptiennes, des transposées, des ascétiques et même, à Paris il n’y a pas si longtemps, des matelassées mais des Flûtes comme celle présentée du 22 janvier au 7 février par l’Opéra de Bordeaux, jamais ! Pourtant, en situant l’action dans une station de sports d’hiver à notre époque, Laura Scozzi nous assure se conformer au livret « entre vallées et montagnes ». L’ascension des cimes représente alors le parcours initiatique des héros. L’idée est prétexte à une succession d’arrangements gaguesques dont le premier des mérites, après celui d’être drôle, est de clarifier un argument pour le moins cabalistique. Le sens du message de La Flûte enchantée prête à discussion depuis sa création : conte de fées, fable mystique, leçon de morale, traité philosophique ou manifeste maçonnique ainsi que s’interroge Laurent Croizier dans le programme du spectacle ? A n’en pas douter, Laura Scozzi privilégie la première de ces propositions. Ici, à la fin de l’opéra, Sarastro et La Reine de la Nuit s’envolent bras dessus bras dessous, direction l’Egypte, tandis que la neige fondue laisse place à une prairie verdoyante sur laquelle Tamino et Pamina organisent un barbecue géant. Plus de manichéisme, les bons d’un côté, les mauvais de l’autre, l’ombre et la lumière, tout ce fatras moralisateur, cette surenchère d’intentions qui, avouons-le, nous rendaient depuis quelques années le chef d’œuvre de Mozart pénible. A la place, de la légèreté, de l’imagination, de l’humour, de l’impertinence au détriment, il est vrai, d’une certaine émotion. La Reine de La Nuit titubante, une bouteille de champagne à la main, ou Pamina en socquettes roses perdent une partie de leur pouvoir émotionnel. Tant pis, nous nous satisfaisons de cette interprétation d’autant qu’à une époque où l’on prône l’égalité entre femmes et hommes, elle a le mérite de remettre les pendules à l’heure. « Si Tamino avait suivi les conseils machistes de Sarastro, Pamina vivrait peut-être voilée », assène Laura Scozzi dans un entretien avec Judith Debbeler.
 
Des Flûtes enchantées, Dieu sait aussi si nous en avons entendues. Trop assurément, dans des interprétations remarquables, au point d’avoir habitué notre oreille au meilleur. Difficile ensuite de revenir sur terre. A Bordeaux, l’atterrissage se fait progressivement, le temps aux voix de s’échauffer et nous, de nous acclimater au plateau. Ainsi, le deuxième acte nous offre l’occasion de mieux apprécier la distribution, à l’exception de La Reine de La Nuit d’Aline Kutan, plus à l’aise dans « O zittre nicht ! » que dans les sauts d’intervalle et les notes piquées de « Der Hölle Rache ». La vocalise s’écoule sinon assez librement, l’étoffe apparaît suffisamment veloutée pour que cette Reine ne joue pas les soubrettes mais le suraigu, imprécis, déséquilibre l’interprétation. Au deuxième acte, il est malheureusement trop tard pour qu’Edgaras Montvidas renverse la tendance, le meilleur de Tamino arrivant en première partie : l’air du portrait, « Dies Bildnis ist bezaubernd schön » et celui de la flûte, « Wie stark ist nicht dein Zaubertorn » précédé par ce long récitatif accompagné qui représente l’un des éléments les plus novateurs de l’opéra. A l’inverse, Maria Bengtsson, Pamina tétanisée au I dans son duo avec Papageno (« Bei Männern, welche Liebe fühlen »), peut s’épanouir au II dans un « Ah ich fühl’s » enfin libéré des tensions qui fragmentaient la ligne. Son soprano vertical, dramatique dans la couleur mais rayonnant dans l’aigu, éclaire ensuite d’une lumière magique chacun des ensembles où il est requis. De même, le Sarastro de Brindley Sherratt attend « In diesen heil’gen Hallen » pour abattre ses atouts : chant unifié, graves d’une profondeur salutaire et autorité de l’accent. Pas de baisse de régime en revanche pour Thomas Dolié qui du début à la fin de l’opéra impose un Papageno exemplaire. Le son, le ton, le phrasé, le souffle mais aussi l’allure, le style, le naturel, l’esprit, rien ne manque à son oiseleur qui, le rideau tombé, l’emporte à l’applaudimètre. Trois dames en symbiose (Eve Christophe-Fontana, Caroline Fevre, Delphine Haidan), un Chœur de l’Opéra National de Bordeaux vibrant dont le « O Isis und Osiris » constitue un des points forts de la représentation, une Papagena vitaminée (Natacha Kowalksi) contribuent à faire pencher la balance du bon côté. Darrell Ang, jeune prodige de la baguette qui dirige là son premier opéra en France, se met au diapason de la production, sans prétention, ni religiosité. Sa direction fraîche et enjouée achève de nous réconcilier avec une œuvre que trop de cérébralisme nous avait fait désaimer.
 
Christophe Rizoud

 

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