Une grande voix

Wagner, Rachmaninov, Strauss,... - Paris (Pleyel)

Par Christophe Rizoud | mar 20 Mai 2008 | Imprimer
Des grandes voix, il y en a beaucoup – une série de concerts parisiens, une collection de disques chez Decca le prouvent – et il y en a peu. Tout dépend de la manière dont on comprend l’adjectif : grand veut-il dire illustre, étendu, large, généreux, exceptionnel ou puissant ? Cecilia Bartoli, dont la renommée n’est plus à démontrer et dont l’ambitus balaye plusieurs octaves, est-elle une grande voix ? Oui assurément et pourtant non si l’on choisit de prendre le terme dans tous ses sens. Partant de ce principe, exit les contre-ténors et une bonne partie des baroqueux ; exit les formats fameux, timbrés et sonores mais dépourvus d’ampleur : Juan-Diego Florez, Natalie Dessay ; exit les divas à court de graves et à bout d’aigus, les ténors dont la voix s’est cassée à trop vouloir embrasser, ceux qui, en concert, se limitent au minimum syndical – généreux, on a dit – et bien entendu, exclus tous les chanteurs pas ou peu connus.
A ce petit jeu, qui reste-t-il ? Une poignée d’artistes parmi lesquelles Violetta Urmana, trouve naturellement sa place ; son récital salle Pleyel nous le rappelle. Reprenons.
Illustre, la cantatrice lituanienne l’est depuis le début de sa carrière ou presque, dans sa première vie de mezzo-soprano - Kundry au Metropolitan Opera de New York en 2001 – dans la seconde aussi, après qu’elle eut viré sa cuti en décembre 2002 : Iphigénie (en Aulide) à La Scala, Sieglinde à Bayreuth, Leonora (La Forza del destino) et Lady Macbeth à Londres. Elle collectionne avec succès les plus grandes scènes. Et Paris ? Patience, la saison prochaine de l’Opéra National nous la promet (*). Célèbre au point de compter dans sa discographie plusieurs rôles aux côtés de grands chanteurs et de grands chefs : Azucena dans Il trovatore enregistré pour Sony par Riccardo Muti, Gioconda avec Placido Domingo et Marcello Viotti dans la dernière intégrale studio de l’œuvre de Ponchielli, Judith dans le Château de Barbe Bleu dirigé par Marek Janowski, etc. Aimée enfin si l’on en croit les applaudissements chaleureux qui accueillent son entrée sur la scène de Pleyel et les bouquets de fleurs qui saluent sa sortie.
Généreuse, il suffit pour s’en assurer d’examiner le programme qui enchaîne sans pause Wagner, Rachmaninov puis après l’entracte, Strauss et trois des plus grands airs du répertoire italien. Certains murmureront que Ponchielli, Puccini et Verdi n’ont été placés là qu’afin d’attirer le chaland. Peut-être et peu importe quand ils sont comme ici fièrement envoyés par une voix qui se joue des tensions et des écarts de registre. Prodigue dans un chant qui ne cherche pas à s’économiser et qui se déploie en un flot somptueux durant près de deux heures, sans intermède instrumental, sans entrées et sorties à tire-larigot, trouvant encore le moyen de proposer en bis 4 mélodies dans 4 langues différentes (français, allemand, espagnol et lituanien).
Puissante, elle emplit sans peine l’espace de la Salle Pleyel (qui, on le sait, n’est pas la plus favorable aux voix) et reste présente jusque dans les passages les plus incommodes, sans user d’artifices pour gagner en sonorité, sans même poitriner, ce qui soi dit en passant n’aurait pas forcément nui à l’air de Gioconda, la beauté tragique de « Suicidio » résidant dans l’emphase et l’utilisation aveuglante du clair-obscur d’un extrême à l’autre de la portée.
Etendue de par sa nature ambiguë : mezzo confortable aux graves assurés et, dans la continuité, soprano au medium solide, à l’aigu précis (ces types de voix hybrides ont parfois tendance à attaquer la note haute un peu bas ; ce n’est pas le cas de Violeta Urmana). Homogène et ample donc. Les larmes des Wesendonck-Lieder transsudées par Richard Wagner soulignent d’abord l’art de la déclamation et flattent les registres inférieurs de la voix qui s’accomplit dans un "Im Treibhaus" oppressant sur lequel elle tend comme un large voile noir. Avec Rachmaninov, elle aborde des territoires plus sopranisants et commence à révéler sans perdre en nuances toutes ses dimensions : longueur et largeur. Parmi les 5 mélodies proposées, ce sont les accents hérissés de "Dissonans" qui l’emportent, plus que la fameuse "vocalise" appliquée mais peu habitée. Défaut d’expression qui nuira aussi aux lieder de Richard Strauss, et plus particulièrement à la ferveur de "Zueignung", malgré les beautés du timbre et du legato, mis en valeur comme toujours par l’écriture amoureuse du compositeur viennois. Les trois airs italiens rendent encore plus tangible l’absence de flamme, cette torche avec laquelle les plus grandes incendient les planches. La prière de Tosca y gagne une certaine élégance mais la technique remarquable de "Suicidio" et "Pace pace mio dio" ne rachète pas leur manque d’intensité.
Jan Philip Schulze se charge heureusement d’apporter le complément de fièvre. Son interprétation romantique - Wagner évidemment mais aussi Rachmaninov et Strauss qui ont rarement sonné autant "XIXe siècle" - finit par donner au piano une place inhabituelle dans ce genre de récital. Exalté tout en restant subtil, son jeu sait aussi se teinter d’un humour qu’il communique à sa partenaire le temps de "Coplas de Curro Dulce" (elle fait alors mine de chasser les mouches tout en vocalisant). Intrigué, séduit, on découvre en lisant sa biographie dans le programme que Jan Philip Schulze est l’accompagnateur attitré de Violeta Urmana ; ce n’est peut-être pas un hasard.
 
Christophe RIZOUD
(*) Macbeth de Verdi les 7, 10, 13, 17, 20, 23, 26 et 29 avril 2009.

 

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