Vertigo sans vertige

Le Tour d'écrou - Paris (Athénée)

Par Christophe Rizoud | jeu 13 Octobre 2011 | Imprimer
 

On ne s’ennuie jamais à une représentation du Tour d’écrou. La nouvelle d’Henry James, dont on connaît pourtant l’issue fatale (depuis le temps !), continue de fasciner par les multiples interrogations qu’elle suscite. Et quand bien même le livret de Myfanwy Piper, trop explicite, réduirait le champ des possibles, la partition de Britten, énigmatique, se montre plus conforme à l’esprit du texte. Les fantômes sont-ils une réalité ou le fruit de l’imagination malade de la Gouvernante ? Faut-il prendre l’histoire au premier degré, y voir la métaphore du passage de l’enfance à l’âge adulte ou le procès allégorique d’une morale normalisatrice ? « Nous ne sommes pas en face d’un roman-feuilleton fantastique » affirme à raison Olivier Bénézech tandis que sa mise en scène s’acharne tout au long de la soirée à prouver le contraire : limpide, narrative dans un décor nu que de multiples accessoires – lits, piano, bureau,… – se chargent de rendre concret. Un suspens hitchcockien ainsi que le promet l’affiche du spectacle ? Oui mais sans mystère aucun, avec des fantômes trop présents qui jouent cartes sur table. Une interprétation finalement beaucoup plus cartésienne que « jamesienne ».

 

Il faut alors tout le talent de Chantal Santon Jeffery pour apporter à l’œuvre sa part d’ambigüité. De la lumière qui baigne les premiers tableaux jusqu'au « malo » final chanté à pleine voix, on suit avec intérêt le chemin de croix de ce soprano intense à la sensualité révélée le temps d’une seule scène, quand la Gouvernante surgit dans la chambre de Miles en déshabillé blanc. Charnelle mais avec cette rigidité toute victorienne que parvient à traduire le chant, sans donner pour autant une impression de sécheresse. A côté, le Peter Quint de David Curry, beaucoup plus plausible en narrateur qu’en spectre malfaisant, fait pale figure. Trop sain, trop net, trop raide dans des circonvolutions vocales qui devraient évoquer le serpent s’enroulant autour de sa proie pour l’étouffer. Ce malaise que le ténor ne parvient pas à faire naître, les deux enfants, interprétés le soir de la première par Matthieu Haering et Agathe Becquart, arrivent mieux à l’exprimer. Les voix, comme souvent, pèchent par manque de volume et de justesse mais les personnages sont là, sincèrement dessinés dans leur innocente perversité. Bien que moins prégnantes, Rachel Calloway en Mrs Grose et Liisa Viinan en Miss Jessel offrent également une caractérisation de leur personnage en cohérence avec la vision d’Oliver Bénézech, la première d’une simplicité toute rustique, la seconde égarée entre enfer et rédemption. Le chant parait trop robuste, le timbre trop incarné pour que ce fantôme soit éternellement damné.

Privilégiant la tension au détriment des contrastes, Jean-Luc Tingaud serre peu à peu la vis ainsi que le veut la partition. De l’Orchestre-Atelier OstinatO, on oublie les quelques écarts pour mieux retenir la clarinette veloutée de Charline Bonneville. On lui doit l’un des rares frissons d’une soirée qui aurait dû en compter davantage.

 

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