Vision du sublime.

Die Götterdämmerung - Zurich

Par Christophe Schuwey | dim 15 Mars 2009 | Imprimer
On avait évoqué dans la précédente critique de Siegfried les risques qui guettaient le final de ce Ring de Zürich. On s’y rendait donc quelque peu inquiet. Pour la mise en scène tout d’abord, mais aussi pour les chanteurs, notamment Eva Johannson, qui n’avait pas du tout su convaincre dans le volet précédent. Pourtant, avant même que la lumière ne se tamisât, et tandis que le brouhaha des spectateurs était à son comble, quelque chose d’étrange flottait dans l’air. La calme et profonde intuition qu’on allait assister à quelque chose d’immense... à la fin des dieux, à la naissance d’un monde.
   
Le grand lustre de l’opéra s’éteint... Philippe Jordan entre, sous un tonnerre d’applaudissement. Et puis... et puis ce premier accord, signal, réveil ; et c’est un monde entier qui se lève. L’éclairage change au fil des accords, passant par de magnifiques dégradés. Trois nornes, prisonnières d’une seule robe, vocalement plus qu’exemplaires, forment une roue, puis disparaissent. Le crépuscule des dieux commence au lever du jour...
  
On croit rêver, tant il semble que Robert Wilson ait revu (ou simplement vu) sa copie. Là où dans les autres volets de la tétralogie on avait, en somme, une a deux grandes idées par acte et longues scènes vraiment... longues, ce sont ici des propositions toutes plus belles les unes que les autres qui s'enchaînent. Séparation des espaces, éclairage sans cesse changeant: presque tout n’est que brillante réussite. La scène du premier acte au palais des Gibichung est d’une intensité fascinante, les trois personnages débutant chacun adossés à un mur, trinité corrompue et impressionnante, évoluant avec sens et esthétique, dévoilée par une palette d’éclairages d’une extrême pertinence. Car c’est bien cette myriade d’éclairages, possibilité entrevue mais sous-exploitée dans les précédents épisodes, qui fait la force réelle de la mise en scène du Götterdämmerung. Et puis, il y a ce dernier acte, qu’il faut vous raconter. Vous parler du meurtre de Siegfried, de la main d’un Hagen d’une cruauté absolue qui, étonnamment pour cette production, touche véritablement le héros de sa lance affreuse. Vous parler d’une salle bouleversée, contemplant ce dernier, étendu au sol et qui, au fil de sa marche funèbre se relève, se dirige vers une lumière vraie, timides rayons de soleils parsemés de poussières... Parler enfin de ce monologue, où Brünnhilde tétanise un public subjugué, avant de rejoindre son amant dans la mort, et de cette scène finale, inondée de lumière, portail d’éternité... Un monde a pris fin, un autre naît. Une lumière d’espoir s’est levée sur le corps des deux amants... une vision d’absolu.
  
Et que dire de l’excellence vocale offerte tout au long de ce grand final. On gagne au change pour Siegfried, avec Rudolf Schasching, Heldenténor de grande classe, qui, sans avoir véritablement le physique juvénile du personnage, propose à la fois une voix de qualité et une interprétation d’une grande intelligence. Nos excuses à Eva Johannson pour avoir douté d’elle ; bien qu’elle nous ait à nouveau inquiété en début d’opéra par ses glissandos monstrueux et son vibrato incontrolable, ces défauts agaçants se sont très rapidement corrigés, pour nous offrir une Brünnhilde d’une classe absolue, dont le monologue final restera sans hésiter comme un des plus beaux que nous ayons entendu jusqu’à ce jour. Matti Salminen campe, bien évidemment, un Hagen de tous les superlatifs. Cheyne Davidson est un Gunther d’une intensité et d’une classe rares, tandis que sa soeur, incarnée par Sandra Tattnigg est une victime bouleversante. On apprécie aussi la profonde et musicale Waltraute de Cornelia Kallisch, pourtant annoncée comme malade. Mais le roi de ce Ring, la révélation - pour nous - de cette tétralogie, encensé à chaque, fois, se surpassant un peu plus à chaque épisode, pour un final époustouflant, sera sans aucun doute Philippe Jordan et sa direction d’orchestre vertigineuse, étourdissante, qu’on ne saurait assez louer. Vivement un Ring de ce chef au disque !
 
Dressons un court bilan global au terme de cette tétralogie, production de 2001 réutilisée pour cette saison à l’opéra de Zürich. Si les chanteurs furent la plupart du temps excellents, la mise en scène aura été nettement plus inégale. L’excellence de ce dernier volet a deux effets contradictoires sur la perception des épisodes précédents : d’un côté, il les fait paraître un peu brouillons, pauvres ; de l’autre, la pertinence de ce Götterdämmerung, à la manière d’une apothéose, rehausse rétrospectivement leur intérêt, les justifiant en partie. Le Ring de Wilson aura su, finalement, convaincre d’une bien belle manière ; quoi de plus beau, en effet que de terminer par une vision du sublime ?
 

 

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