Vittorio Grigolo et Ailyn Perez, le nouveau couple lyrique de rêve

Manon - Valence

Par Emmanuel Andrieu | mar 28 Décembre 2010 | Imprimer
Après Los Angeles et Berlin, c’est sur les bords de la Méditerranée, dans le magnifique et futuriste Palau de les Arts de Valencia, que cette superbe production de Manon signée Vincent Paterson, fait escale. Pour un coup d’essai dans l’univers de l’opéra, le moins que l’on puisse dire est que le travail effectué par le metteur en scène et chorégraphe américain, sur le chef d’œuvre de Massenet, est une véritable réussite. Connu pour ses réalisations publicitaires - il en a réalisé plus de 150 ! - ou ses chorégraphies pour les megastars du show-biz commeMichael Jackson ou Madonna, Paterson fait le choix de transposer Manon - avec brio - dans le Paris de l’après guerre.
 
Sa seconde idée est de transformer l’héroïne en une jeune fille rêvant de faire carrière dans le cinéma, dévorant tous les magazines qui s’y rapportent, s’imaginant même que sa vie est filmée, comme le prouvent les nombreuses apparitions de quatre figurants venant orienter des projecteurs sur elle lors des moments-clés de l’action. Tour à tour, elle prend ainsi les traits de figures mythiques du cinéma de ces années-là. Audrey Hepburn au I quand elle rencontre Des Grieux à la terrasse d'un buffet de gare (exit l’auberge !) avant de subtiliser la voiture de luxe de Morfontaine, en lieu et place du coche du 18e. Elisabeth Taylor au III lors de la scène du « Cours-la-Reine », arborant une magnifique robe de satin blanc, très Christian Dior, transformant pour le coup Manon en star hollywoodienne glamour. Enfin, Marylin Monroe au IV où Paterson troque l’hôtel de Transylvanie contre un tripot parisien de Pigalle avec ses néons flashy et son poteau à strip-tease, autour duquel Manon vient lascivement effectuer un numéro, détournant l’attention des joueurs assemblés pour une fièvre d‘une autre espèce…
Car ce que l’on retiendra le plus de cette formidable production, c’est bien l’incroyable charge érotique que le scénographe américain sait distiller au gré de scènes de plus en plus sulfureuses. Ainsi au II où le couple d’amoureux emménage dans un luxueux appartement avec vue imprenable sur la Tour Eiffel et où trône, en son centre, un immense lit qui accapare tout l’espace… Elle en nuisette et lui en débardeur, ils se livrent à une bataille de polochons qui finit en étreinte amoureuse passionnée et très suggestive, avant que ne retentisse le marteau de leur porte en même temps que le glas de leur premières amours. Cette scène surtout, à Saint Sulpice, torride en diable, où Manon, après être venue à bout des résistances de Des Grieux, lui arrache sa soutane avec toute la fureur de la passion, le héros se retrouvant alors à demi nu, avant de s’unir à elle sur les dalles même de l’église !
 
Il fallait bien deux bêtes de scène dotées d’un formidable charisme pour faire vivre les personnages, surtout après qu’ils aient été incarnés à Berlin comme à Los Angeles par le « traumpaar » que représentent Rolando Villazon et Anna Netrebko. Et à cet égard, la crédibilité et l’énergie déployées à Valencia par Vittorio Grigolo et Aylen Perez n’ont pas fait pâle figure en regard de leurs prestigieux collègues, loin s’en faut ! C’est merveille que de voir l’alchimie qui s’opère trois heures durant entre ces deux artistes, aussi ardents que scéniquement convaincants, aussi fougueux que physiquement attrayants. Leur duo transpire l’évidence et l‘osmose est parfaite, tout simplement. Et puis quelles voix !
Inconnue de nous, la soprano américaine est une révélation1. Dotée d’une voix ample à l’aigu souverain et au timbre chaleureux, elle nous a gratifié d’un chant toujours très musical et d’une prononciation impeccable. L’évolution psychologique du personnage est par ailleurs parfaitement rendue par l’artiste. Touchante dans son fameux air du II « Adieu notre petite table », brillante dans le premier tableau du III « Je marche sur tous les chemins », électrisante dans le second tableau « Pardonnez-moi, Dieu de toute puissance », elle se montre enfin bouleversante au V, « N’est-ce plus ma main que cette main presse », alors qu’elle expire dans les bras de son amant.
Le solaire Vittorio Grigolo n’est pas en reste avec une urgence dans le chant et une séduction dans le timbre tout simplement enthousiasmantes. De son insolente projection, de sa formidable diction, de sa superbe musicalité, de sa confondante maîtrise du souffle ou de ses impalpables pianissimi , on ne sait qu’admirer le plus. Son grand air du III « Ah! Fuyez, douce image » a fait délirer le public. Petit péché cependant, dont notre Alagna national s’est fait le champion, le ténor italien aurait parfois tendance à cabotiner un peu, notamment dans ses sanglots à la mort de Manon.
Les rôles secondaires se sont montrés, à une exception près, tous excellents dans leur partie. Artur Rucinsky offre un Lescaut de grande classe avec une voix superbement timbrée et une belle prestance scénique. Raymond Aceto dessine un Comte Des Grieux idéalement distant, très aristocratique, avec une voix sonore et aux accents fermes.
Le Guillot de Morfontaine d’Emilio Sanchez,vipérin à souhait, inspire toute l’inquiétude et le dégoût que requiert le personnage. Seul le Brétigny d’Andrea Porta déçoit avec un accent étranger bien trop prononcé allié à une diction incompréhensible et un volume sonore vraiment confidentiel. Le trio de coquettes que forment Poussette, Gavotte et Rosette est idéalement incarné et chanté par des élèves du centre de perfectionnement de chant Placido Domingo (basé à Valencia au sein même du Palau de les Arts).
Derniers artisans du formidable succès aux saluts, l’Orchestre de la Comunitat Valenciana placé sous la direction du jeune chef Jordi Bernacer. En alternance avec Patrick Fournillier suite au forfait de Lorin Maazel pour des raisons de santé, le chef valencien nous a offert une lecture foisonnante de la partition, faisant entendre mille et un détails en privilégiant l’atmosphère, les couleurs et les textures propres à la délicate partition de Massenet. Mais sa baguette s’est montrée également capable d’élan et de passion dans les moments plus dramatiques de l’action. Pour finir, une mention spéciale pour le Chœur de la Generalitat Valenciana, formidablement préparé par Francesc Perales, qui n’appelle aucun reproche avec notamment une clarté dans l’élocution quasi parfaite.
Bref, une grande soirée d’opéra
 
 
1 Elle n’en a pas moins remporté le deuxième prix du concours Operalia en 2006 et s’est surtout fait remarquer l’an passé dans le rôle de Traviata, lors d’une tournée au Japon avec l’Orchestre du Royal Opera House de Londres.

 

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