Encanaillez-vous !

The Beggar's Opera - Thiré

Par Yvan Beuvard | ven 31 Août 2018 | Imprimer

Il y a quatre-vingt-dix ans, jour pour jour, était créé  Die Dreigroschenoper  [l'Opéra de quat' sous], de Bertold Brecht et Kurt Weil. Ce n'était que l'un des derniers avatars de ce Beggar's Opera. Le tout dernier, signé William Christie et Robert Carsen, a été présenté à Paris, aux Bouffes du Nord, en avril dernier. Pour les septièmes Rencontres musicales en Vendée, à Thiré, dans les Jardins de William Christie, et sous sa direction, la production a subi quelques modifications pour être donnée, avec la même distribution. Elle invite gentiment le public à s'encanailler durant le spectacle pour une plongée dans un monde interlope, dénué de tout scrupule. Cette résurrection s’imposait.  Il fallait bien que, par-delà l’une des causes du renoncement de Haendel à l’opéra, on découvre enfin cet ouvrage si souvent cité, mais jamais rejoué dans une forme et dans un esprit les plus proches de l'original. Les timbres de tous les airs étaient connus du public londonien de 1728, la satire féroce des mœurs du temps prenait alors tout son sens. Les allusions dont sont truffés le livret comme les textes des chansons ne sont plus compris maintenant que de nos spécialistes. Aussi,  William Christie a-t-il choisi de faire réécrire la totalité des textes par Robert Carsen et Ian Burton, d’adapter les airs retenus de sorte qu’ils parlent au public d’aujourd’hui. Après Frederic Austin, Bertold Brecht, puis David Freeman, son travail d’adaptation, de recomposition, abouti, efficace, s'avère une incontestable réussite. Comme Gay, qui organisa les airs de manière à ménager des interférences, les nouveaux librettistes et William Christie ont pensé la narration et l'ordre des airs  retenus, pour donner une cohérence et une dynamique qui tiennent le spectateur en haleine. L'éloge du travail auquel Robert Carsen nous a habitués n'est plus à faire, et cette dernière réalisation s'inscrit dans sa trajectoire. L'histoire est rythmée, bondissante, l’équipe Carsen-Christie fonctionne à merveille.


Macheath et ses filles © Patrick Berger

Les réparties sont savoureuses, et des pages ne suffiraient pas à en rendre compte. Tous les comiques se conjuguent pour notre plus grand bonheur. L'humour est grinçant, féroce. On y brocarde toutes les valeurs supposées fonder notre ordre social. L'argent, le sexe, l'alcool, la drogue, la corruption, le crime organisé, tout est licite dans ce monde glauque et violent. Seul l'amour des deux femmes, Polly et Lucy, sincères au pays du mensonge et de la dissimulation, permet de ne pas désespérer totalement de l'humanité. Le sur-titrage, fidèle aux dialogues et aux airs, permet au public non anglophone de suivre l’action dans ses moindres détails, et ses réactions traduisent bien son adhésion constante.

Le décalage entre les dialogues – très actuels – et la musique ne dérange pas, dans la mesure où cette dernière, en dehors de l'ouverture, très écrite, se réduit à des chansons traditionnelles, souvent dansantes (abondance de gigues), et à quelques parodies d'airs d'opéra. Nous sommes dans le vaudeville, comme dans la comédie musicale. La musique est facile, toujours séduisante dans les habits appropriés que lui donnent William Christie et sa dizaine de complices des Arts Florissants. L’instrumentation donne toujours les couleurs les plus justes des nombreuses chansons à couplets qui défilent dans le tourbillon de l’action endiablée. Les sirènes et la précipitation qui s'ensuit sur le plateau nous immergent d'emblée dans cet univers des trafics illicites, des vols, de la prostitution, de la drogue, dont la violence et la crudité du langage sont indissociables. La fuite de Macheath, organisée par la fille du directeur de prison, nous vaudra d'autres tonalités, également stridentes. Des piles de cartons de marchandises entreposées, volés par une équipe de loubards, vont constituer le décor, mais aussi se prêter à la construction ici d'un bar, là d'un tripot, d'une prison ou d'un gibet, nécessaires à l'action. Le lit, rose, de Polly, un billard à queue, autour duquel, et sur lequel les associés de Macheath se livreront à une chorégraphie très spectaculaire, sont les seuls accessoires, bienvenus. Quelques lumières suffiront à nous entraîner dans l'intimité de ces milieux interlopes. Les marginaux, voleurs, escrocs, mendiants, prostituées de 1728 ont ici leurs équivalents contemporains, appartenant le plus souvent aux bas-fonds, mais cotoyant voire intégrant les classes dirigeantes, avec une dimension politique qui dépasse la simple caricature du premier ministre de l'époque. Laissons la surprise du dénouement aux futurs spectateurs. L'importante tournée qui s'amorce va permettre à de nombreux publics de partager notre régal.

Robert Burt nous vaut un formidable Mr. Peachum, baron de la pègre londonnienne, prêt, avec son alcoolique d'épouse, à dénoncer le bandit séducteur que vient d'épouser secrétement leur fille, pour toucher la prime. Le premier est un imposant baryton, à l'autorité manifeste comme à la voix sûre. La seconde, une pocharde aussi vénale que dépravée, avec la voix de l'emploi, dont il faut saluer la composition de Beverley Klein. Il est vrai que le chef de gang, Macheath, que campe Benjamin Purkiss, ne manque pas de sex-appeal, ni de voix. Souteneur d'une bande de filles (qui chantent et dansent fort bien), il est aimé de la fille Peachum (Polly, chantée par Kate Batter) comme de sa rivale, Lucy, la fille de Lockit, le directeur de la prison, à laquelle Olivia Brereton prête sa voix comme sa présence. Les deux ne sont pas précisément des oies blanches, tant s'en faut, mais elles ont en commun d'aimer sincèrement, ce qui détonne dans ce  contexte, et de chanter d'une voix fraîche, émouvante, tout en se montrant aussi féroces l'une que l'autre.  Kraig Thornber est un merveilleux acteur de comédie musicale. Il donne sa voix au dernier protagoniste important, Lockit, corrompu jusqu'à la moëlle, complice de Peachum. Tous deux ont de réels soucis à se faire avec leur progéniture, puisque Lucy libèrera le père de son futur enfant. Les rebondissements n'ont rien à envier à ceux d'un film d'action ou d'une série télévisée. Macheath est condamné au gibet, avec ses deux principales veuves pour assistantes, lorsque le dénouement, aussi imprévisible que corrosif intervient. Nous ne vous en dirons pas davantage. Encore ne faut-il surtout pas oublier les chanteurs du groupe de prostituées, comme des hommes de main de Macheath. La direction d'acteurs est millimétrée et se confond avec les chorégraphies spectaculaires de Rebecca Howell, auxquelles tous participent, y compris d'extraordinaires danseurs de hip-hop, également acrobates.

La fraîcheur est tombée avec l'obscurité sur le Plan d'eau, mais la chaleur des applaudissements d'un public emmitouflé dans ses plaids, couvertures et vêtements chauds fait oublier que septembre est  là.

 

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