Tristan et Isolde illustrés

Tristan et Isolde - Paris (TCE)

Par Clément Taillia | jeu 12 Mai 2016 | Imprimer

Depuis 150 ans, un étrange malentendu fait passer Tristan und Isolde pour un opéra. Jamais, pourtant, Wagner n'a débordé aussi largement les limites du genre. Opératiques, les intrigues du Ring et celles, mâtinées d'amour courtois, de Tannhäuser et de Lohengrin. Opératiques, les rebondissements des Maîtres-Chanteurs de Nuremberg, les tensions acérées du Vaisseau Fantôme et, même, les parfums capiteux de Parsifal. Dans Tristan, rien de tout cela : en reléguant loin derrière la dimension universelle du message l'esthétique et les couleurs locales de l'action, Richard Wagner a peut-être fait une messe, à la rigueur un oratorio, plutôt une symphonie avec voix, répliqueraient les splendeurs orchestrales jadis déployées par un Karajan ou un Bernstein. 

Ce malentendu, on peut le décorer pour mieux le contourner, pourvoir ces trois longs actes de déguisements d'opéra, c'est-à-dire de décors figuratifs et de mouvements d'acteurs. On peut aussi l'épouser : c'est l'exemple radical de Peter Sellars et Bill Viola, respectueux jusqu'à l'immobilisme, mais aussi, dans une moindre mesure, celle de Patrice Chéreau, qui offrait à la Scala le spectacle d'une simplicité réduite à sa plus extrême sophistication. On peut encore s'en moquer complètement, et ça semble être le choix de Pierre Audi :  sous les beaux éclairages de Jean Kalman, dans des décors formés de panneaux qui se meuvent non sans bruit , de grandes tiges de bois ou de rochers en plastique, le metteur en scène, qui ne sait à l'évidence pas quoi faire de ses chanteurs, se résigne au fil de l'oeuvre à ne devenir qu'un illustrateur. Un illustrateur parfois incohérent : en cherchant à meubler le prélude, il lui inflige d'une chorégraphie en forme de flash back, ni bien utile ni très révélatrice de personnages que le livret se charge de nous faire découvrir, mais renonce, à l'autre bout de la soirée, aux frémissements et aux regards de la Liebestod, plaçant Isolde à contre-jour. 

Il lui arrive pourtant d'esquisser un intéressant retour aux prémisses littéraires et historiques de l'oeuvre. On retrouve, avec Andrew Rees, un Melot infirme dont l'inégalité du combat avec Tristan rend son issue plus poignante encore. On a, avec Steven Humes, un Marke que la clarté assumée du timbre dessine presque juvénile dans son désespoir, et on trouve en Brett Polegato un Kurwenal fougueux et percutant. La Brangäne de Michelle Breedt, puissante mais handicapée par une voix de matrone, plus encore qu'à Munich l'été dernier, est en revanche incapable de cette gémellité troublante avec Isolde, qui donne au début du deuxième acte sa pleine dimension prophétique.

Dans une salle où les opéras de Wagner n'ont plus été représentés en version scénique depuis quelques temps, le couple éponyme ose une sobriété et un lyrisme bienvenus. Remplaçant Emily Magee, Rachel Nicholls impose d'emblée une voix saine, bien projetée et à l'aigu facile, à peine plus acide et plus vibrante en fin de soirée. Elle compose, surtout, une Isolde à visage humain, amoureuse frémissante et jeune fille apeurée à l'approche de la mort. Son Tristan, Torsten Kerl, déploie ce soir les somptueuses couleurs d'un timbre qu'il était forcé de contrefaire, quand il chantait Siegfried dans le trop grand Opéra Bastille. Son héros n'est pas le plus héroïque et les affres de son agonie rudoient son endurance. Mais qu'on en trouve de plus lyriques, de plus nuancés, de plus attendris. 

Aux saluts, alors que les chanteurs triomphent, Daniele Gatti partage avec Pierre Audi une quantité non négligeable de huées. Est-ce son étrange crescendo final qui récolte cette sanction, ou son recours généreux au rubato ? Si la flexibilité des tempi met à mal la construction du prélude du deuxième acte, elle ne rompt pas les équilibres d'un travail fouillé, à l'écoute des silences, attentif aux voix sans renoncer aux splendeurs distillées par l'Orchestre National de France, en très grande forme (les contrebasses, le cor anglais !). Davantage de détails que de tensions, sans doute, moins une lecture qu'une illustration, là encore, mais cette illustration-là au moins nous a valu quelques splendeurs...

 

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