Royal Gala

Un Opéra pour trois rois - Versailles

Par Laurent Bury | jeu 24 Novembre 2016 | Imprimer

Comme nous le confiait Benoît Dratwicki dans l’interview publiée cet été, malgré tout le désir de ressusciter des œuvres inconnues, il y a des titres qui sont plus faciles à « vendre » que d’autres. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le directeur artistique du Centre de musique baroque de Versailles a voulu rendre hommage d’un coup à tant de ces compositions qu’aucune bonne fée n’a encore tirées de leur sommeil séculaire. On espère qu’en donnant à entendre dans un concert toute une série d’extraits d’opéras encore négligés, il suscitera de nombreuses bonnes volontés qui se chargeront de recréer des partitions aussi attirantes que Le Pouvoir de l’amour de Pancrace Royer ou Les Caractères de la folie, de Bernard de Bury (aucun lien de parenté avec l’auteur de ce compte rendu). Au cours de cette soirée, rares sont d’ailleurs les fragments qui ne donnent pas une furieuse envie de connaître le reste de l’œuvre. A l’écoute de l’extrait d’Ernelinde, reine de Norvège, on comprend que Benoît Dratwicki ait le projet de remonter (en Norvège) cette œuvre de Philidor. L’air des songes, devenu chœur des songes, laisse imaginer que l’Atys de Piccinni pourrait connaître un aussi beau succès que son modèle lulliste. Dans la première partie, à part ce tube qu’est devenue la marche de la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme, et quelques pages de Rameau, tout n’est que découverte, ou presque ; pour la deuxième moitié de la soirée, on s’est un peu plus rabattu sur des valeurs sûres, et même très sûres, avec les extraits de Castor et Pollux, d’Iphigénie en Tauride et des Indes galantes. Là où le festin devient gargantuesque et dépasse considérablement le menu normal d’un opéra du XVIIIe siècle, c’est dans l’absence de récitatifs, puisqu’il a été jugé préférable de n’inclure quasiment que des airs, avec quelques pauses orchestrales toutefois.

L’orchestre et le chœur, même s’ils sont déjà bien connus des mélomanes, se produisent pourtant pour la première fois en France : le Purcell Choir et l’Orfeo Orchestra, formations hongroises, ont déjà participé à plusieurs enregistrements, notamment Les Fêtes de Polymnie de Rameau et les Grands Motets de Mondonville. György Vashegyi dirige sa formation avec allant, sans sécheresse, avec une forte présence des percussions qui rappelle d’abord les choix de Reinhard Goebel dans la musique de Lully (la machine à vent et le tonnerre seront très sollicités, avec divers orages et tempêtes au cours de la soirée). Quant au chœur, sa prestation impressionne par sa pureté de son. On est surtout extrêmement admiratif devant la qualité de son français, jusque dans la prononciation des e muets : le travail accompli en quelques années laisse pantois, et l’on se dit qu’avec de tels défenseurs, la musique française n’a décidément pas de souci à se faire.

A ces forces instrumentales et choristes s’ajoutent trois solistes, dont on avouera qu’il n’était peut-être pas nécessaire de leur attribuer l’identité de la Gloire, de la Renommée et d’Apollon pour tenter d’imposer un fil conducteur à ce concert. Avec Emöke Baráth, on poursuit dans la veine magyare, mais la soprano s’est, elle, déjà souvent fait entendre en France. On retrouve son timbre délicieusement fruité et cristallin à la fois, qui fait merveille dans l’extrait de Scylla et Glaucus, « Viens, Amour, quitte Cythère », véritable moment de grâce. « Tristes apprêts » exige sans doute d’autres talents de tragédienne, mais peut-être l’impression que l’artiste reste un peu extérieure au drame vient-elle du tempo très rapide adopté pour cet air. Chantal Santon-Jeffery possède une voix plus dramatique, mais qui n’a rien perdu de sa virtuosité, comme en témoigne le bel extrait du Carnaval du Parnasse, de Mondonville, tout en vocalises et acrobaties ; peu après, la chanteuse aborde « O malheureuse Iphigénie » avec les moyens et toute la sensibilité nécessaire, ce qui n’est pas chose si courante. On dit que Stéphane Degout va renoncer à Pelléas ; s’il devait aussi abandonne le Thésée d’Hippolyte et Aricie, la relève semble toute trouvée en la personne de Thomas Dolié, dont on ne sait qu’admirer le plus, entre la richesse du timbre jusque dans le grave, l’articulation irréprochable et la sobriété de l’acteur qui prend bien soin de ne jamais surjouer son texte.

De ce concert donné en préambule de l’exposition « Fêtes et divertissements à la cour » (à partir du 29 novembre), une trace perdurera puisque le programme en a d’ores et déjà été enregistré. En 2017, chacun pourra donc savourer par tranches, selon son appétit, ce festin de roi.

 

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