C O N C E R T S 
 
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PARIS

27/09/01

 
Attila
Opéra en un prologue et trois actes 
sur un livret de Temistocle Solera
première représentation : 
Venezia, Teatro La Fenice - 17/03/1846
 

Direction musicale : Pinchas Steinberg
Chef des choeurs : David Levi
Mise en scène : Josée Dayan et Jeanne Moreau
Décors : Philippe Miesch
Costumes : Patrice Cauchetier
Lumières : Philippe Albaric

Choeurs et Orchestre de l'Opéra National de Paris

Attila : Samuel Ramey
Odabella : Maria Guleghina
Ezio : Carlo Guelfi
Foresto : Franco Farina
Uldino : Mihajlo Arsenski
Leone : Igor Matioukhine

Paris, Opéra Bastille - 27/09/2001
3è representation de cette oeuvre 
à l'Opéra National de Paris



Le 21 septembre dernier, "Attila", le neuvième opéra de Verdi fait pour la première fois son entrée au répertoire de l'Opéra National de Paris. Cette nouvelle production signée Josée Dayan et Jeanne Moreau arrive à point nommé pour combler le vide laissé par l'Opéra de Paris dans le cadre de la commémoration du centenaire de la disparition de Giuseppe Verdi (l'année 2001 n'ayant été marquée que par la reprise des anciennes productions de "Nabucco", "Rigoletto" et "Don Carlo").

Très attendue, la mise en scène est simplement classique et respectueuse du livret. Elle peut, certes, paraître très conventionnelle au regard de ce que l'Opéra de Paris compte comme mises en scène modernes parmi ses nouvelles productions, mais à une époque où " modernité " rime le plus souvent avec " provocations " ou " délires artistiques ", le classicisme apporte au public de l'Opéra une véritable bouffée d'oxygène. Jeanne Moreau et Josée Dayan semblent donc avoir réussi leur pari, avec malgré tout une gestuelle et un jeu d'acteurs parfois empesés par les conventions dépassées (en l'occurrence) du théâtre classique ; l'innovation et le naturel manquent à cette mise en scène, laissant les chanteurs sans véritable soutien scénique, en proie à des attitudes parfois statiques.

Samuel Ramey, dont les récents problèmes de santé avaient fait craindre une annulation lors de sa dernière venue à Paris à l'occasion de la nouvelle production des " Contes d'Hoffmann ", semble s'être remis avec succès des quelques aléas que la vie avait disposé sur sa route. Son incarnation du rôle d'Attila est en tous points remarquable : elle s'impose avec force et conviction, et confère une belle autorité au roi des Huns. La voix est puissante et maîtrisée, l'incisivité des attaques est redoutable, et la justesse de l'accent force l'admiration. En dépit d'un vibrato devenu un peu envahissant, notamment au tout début du prologue, Ramey campe ici un Attila digne de ses plus grandes interprétations du rôle, osant même çà-et-là quelques variations héritées de sa fréquentation assidue du répertoire rossinien. Son aria " Mentre gonfiarsi l'anima " est un pur moment de splendeur ! A cela s'ajoute une remarquable justesse d'interprètation, jusque dans les derniers accents, au moment de rendre le dernier soupir : " Et tu pure, Odabella ? ".›

Maria Guleghina, régulièrement distribuée dans les grands "spinti " verdiens, possèderait la voix idéale pour Odabella, si la fréquentation excessive de rôles particulièrement exigeants n'avait pas laissé les traces d'une usure prématurée sur une voix au demeurant exceptionnelle ! Dans l'aria " Santo di patria ", la descente du contre-ut au si grave ne lui pose aucun problème, en dépit de sonorités souvent poitrinées à l'excès. Ici, le timbre est rare et la projection impressionnante (elle rappelle celle de Julia Varady, magnifique Abigaille dans " Nabucco ", donné à l'Opéra de Paris en 1995), mais l'émission reste trop lourde et la vocalisation imprécise. Suit la cabalette " Da te questo or m'è concesso " où Guleghina parvient, par sa seule présence en scène, à faire oublier ses limites techniques : toutefois la vocalisation est de nouveau approximative, et les tentatives (certes louables) de variations et d'extrapolations restent relativement timides. Il faut attendre l'aria " Liberamente, or piangi ", pour trouver la soprano littéralement en état de grâce : contrôle ahurissant du souffle et du phrasé, des " pianissimi " parfaitement dosés, à la limite de la " messa di voce ", et une émotion quasi indescriptible, proche des arias lunaires d'un Bellini ou d'un Donizetti. Dès lors, la soprano trouve ses marques et campe son personnage avec volonté et efficacité, mais aussi une finesse qu'on ne lui connaît que trop peu. Son duo " Qual suon di passi " puis " Sì, quell'io son " avec le Foresto de Franco Farina est véritablement de toute beauté ! Sans oublier bien entendu, une magnifique scène finale où Guleghina n'hésite pas à prolonger la note ultime, au lieu de redescendre à l'octave inférieur comme il figure sur la partition ! Reste que les récents succès de Maria Guleghina dans le répertoire verdien (" Nabucco ", " Macbeth ", " Aida "), mais également vériste (" Tosca ", " Manon Lescaut ") ne doivent pas l'égarer sur les chemins hasardeux d'un répertoire qui ne serait pas le sien (il faut songer à ses projets avortés d'aborder " Norma " ou " Lucia di Lammermoor ", ou encore à son épouvantable Elvira dans " Ernani " à Vienne, face à Neil Shicoff) ; elle risquerait de payer très cher son impréparation technique, ainsi que la fréquentation excessive de certains rôles meurtriers÷ des interprètes telles que Sylvia Sass ou Elena Souliotis en ont déjà fait la triste expérience par le passé.

Carlo Guelfi campe un Ezio de bonne tenue, mais assez inégal. La voix est souvent terne, et manque de véhémence, et il faut souvent attendre les ensembles ou les duos ("Tardo per gli anni ") pour que, porté par l'élan général, il parvienne enfin à trouver les accents et les intonations que requiert son rôle. Son aria " Dagli immortali vertici " manque singulièrement de relief, et il faudrait plus qu'un simple patronyme pour faire oublier l'inoubliable Ezio de Gian-Giacomo Guelfi !

Franco Farina est un Foresto nettement insuffisant. Annoncé souffrant lors de la représentation du samedi 29, Farina ne semblait pas être dans les meilleures dispositions pour interpréter un rôle qu'il fit parfaitement sien vers le milieu des années 90 à San Francisco, aux côtés des mêmes Samuel Ramey et Maria Guleghina. En dépit de quelques tentatives pour orner son chant, notamment à la fin de l'aria " Cara patria " qui clôt le prologue (en l'occurrence une note finale portée à l'octave supérieure), Farina perd le contrôle de la justesse dès la cavatine " Ella in poter del barbaro " : la projection est insuffisante, le souffle court, et l'émission hésitante. Si, comme on peut le supposer, Franco Farina était souffrant dès les premières représentations, peut-être aurait-il mieux valu le faire remplacer÷ et lui éviter ainsi l'humiliation des sifflets.

Les rôles de Uldino et de Leone, respectivement tenus par Mihajlo Arsenski et Igor Matioukhine, retiennent malheureusement peu l'attention : des voix mal timbrées, peu convaincantes et dont les rares qualités sont difficiles à déceler dans des interventions aussi ponctuelles.

Pinchas Steinberg, bien que ne possédant pas les qualités d'un Riccardo Muti ou d'un Nello Santi dans ce répertoire, trouve néanmoins ses marques, évitant de tomber dans la facilité de sonorités racoleuses ou trop clinquantes. En dépit d'une conduite parfois anarchique des tempi, avec des ralentissement souvent injustifiés et une certaine mollesse dans les attaques, Steinberg confère une bonne cohérence à l'ensemble, formant un écrin idéal pour les chanteurs÷ mais hélas, au dépend du propre rôle de l'orchestre, réduit au statut d'accompagnateur ! Les choeurs, quant à eux, manquent nettement de nuances, et persistent à hurler dans les ensembles, couvrant ainsi la voix de certains solistes (Franco Farina, pour ne pas le citer).

Pour conclure, il serait intéressant d'évoquer les artistes du passé afin d'effectuer quelques comparaisons. Le disque a fixé pour la mémoire collective des interprétations de légende (live et studio confondus) où les noms, pêle-mêle, de Samuel Ramey, Boris Christoff, Leyla Gencer, Cristina Deutekom, Piero Cappuccilli, Veriano Luchetti, Gian-Giacomo Guelfi, Sylvia Sass, Giorgio Zancanaro, Maria Chiara et bien d'autres trouvent leur meilleure place. L'Opéra de Paris a récemment fait savoir sa volonté de diffuser sur les ondes hertziennes de la télévision française (a priori France 2) cinq ou six opéras issus de la saison 2001-2002, y compris Attila. La même volonté s'appliquerait à une sortie en DVD des oeuvres en questions ; peut-être sera-t-il temps, alors, d'en venir à ces quelques comparaisons.
  


Yann Manchon
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