C O N C E R T S 
 
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MONTREAL
13/03/04

© opéra de Montréal
Béla BARTOK

A KÉKSZAKALLÚ HERCEG VÁRA
Le Château de Barbe-Bleue

Opéra en un acte
Livret de Béla Balász d'après un
 conte de Charles Perrault

Barbe-Bleue : Greer Grimsley
Judith : Nancy Maultsby
 

Arnold SCHOENBERG

ERWARTUNG
(Attente)

Monodrame en un acte
Livret de Marie Pappenheim

La Femme : Renate Behle

Direction musicale : Gregory Vajda
Mise en scène originale : Robert Lepage
Metteur en scène : François Racine
Décors et costumes : Michael Levine
Concepteur d'éclairages : Robert Thompson 
Concepteur d'éclairages associé : Elisabeth Asselstine
Concepteur des effets médias : Laurie-Shawn Borzovoy

Montréal, 13 Mars 2004



En montant ce doublé Barbe Bleue / Erwartung, Bernard Labadie prenait un risque mesuré : risque, puisqu'il s'agissait dans le cas de Barbe Bleue d'une représentation dans la langue originale hongroise (1), et dans celui d'Erwartung de la première incursion de l'Opéra de Montréal dans la musique atonale ; mesuré, puisque la mise en scène originale, créée à la Canadian Opera Company de Toronto en 1993 (2), était signée par l'enfant du pays, Robert Lepage, auteur à l'Opéra de Paris d'une magistrale mise en scène de La Damnation de Faust que les Parisiens pourront à nouveau voir au printemps. Mais disons-le d'emblée : le pari a été remporté haut la main, l'Opéra de Montréal nous ayant livré là une des soirées les plus passionnantes et les plus réussies de son histoire. 

Greer Grimsley (Duc Barbe-Bleue), Nancy Maultsby (Judith),
Pamela Sue Johnson, Mark Johnson, Noam Markus (Epouses)
© Yves Renaud

La mise en scène, reprise ici par François Racine, est d'une grande cohérence dramatique et assure les acteurs d'une excellente direction. Décors et projections sont indissociables du jeu qui court sur la scène, réussissant à nous faire oublier des éclairages plutôt décevants en début de soirée. Pour Le Château de Barbe-Bleue, Lepage s'éloigne des indications fournies par le compositeur et son librettiste quant au lieu de l'action : point d'immense salle de château gothique, mais plutôt un corridor sombre, étroit, au plafond très bas ( renforçant l'impression d'étouffement qui étreint Judith à son arrivée au château ) qui s'avance vers la scène et dont un des murs, fait de larges carreaux de pierre, sert de toile sur laquelle sont projetées des images. L'autre mur est percé de sept trous de serrure très éclairés qu'on ne voit plus lorsque chacune des portes est ouverte. La robe de Judith se macule de sang au fur et à mesure de l'ouverture des portes ; après avoir vainement tenté de laver symboliquement sa faute dans le lac de larmes derrière la sixième porte, Judith est condamnée, physiquement et métaphoriquement, à connaître le même sort que les autres femmes de Barbe Bleue, elles aussi vêtues de rouge.

Musicalement, c'est un euphémisme de dire que l'oeuvre, pour courte qu'elle soit, est exigeante : l'orchestration de Bartok, d'un coloris chatoyant, s'embellit de combinaisons généralement peu utilisées au début du XXe siècle et qui naissent de la juxtaposition d'instruments traditionnels avec le cymballo, le xylophone, le célesta et l'orgue. Mais Bartok utilise également les instruments qu'on trouve plus régulièrement dans un orchestre d'opéra pour introduire des contrastes saisissants et des sonorités évocatrices comme, par exemple, dans le thème répété de l'intervalle sol dièse-la qui revient chaque fois que des taches de sang apparaissent après l'ouverture de chacune des portes. Pour les chanteurs, la difficulté provient principalement des changements de mesure incessants dont Bartok a truffé la partition, comme pour mieux souligner le tourment intérieur des personnages. Mais Nancy Maultsby et Greer Grimsley se déjouent des péripéties vocales d'une manière insolente et supportent ainsi la comparaison avec les plus grands interprètes.

L'étendue vocale du rôle de Judith fait appel aux ressources d'un mezzo-soprano capable d'atteindre la tessiture élevée d'un soprano dramatique. Nancy Maultsby, malgré un contre-ut à l'ouverture de la 5ème porte qui ressemble fâcheusement à un si-bémol, maîtrise très tôt un léger vibrato pour donner une prestation de grande classe. L'éclat de sa voix fait parfaitement ressortir les angoisses qu'elle ressent et le chantage affectif auquel elle soumet son nouvel époux pour qu'il ouvre la septième porte. L'émotion qu'elle dégage et la facilité avec laquelle elle se joue des difficultés du rôle concourent à une incarnation parfaitement crédible.

De son côté, Greer Grimsley, impeccable sur le plan de la caractérisation, utilise toutes les ressources et la projection de son baryton-basse pour traduire le contrôle qu'il entend exercer sur sa nouvelle épouse ; toutefois, il sait aussi nuancer son interprétation et laisser entrevoir la fragilité et la souffrance intérieure du personnage qui, en laissant pénétrer la lumière dans son château, accepte enfin de s'ouvrir aux autres... pour le meilleur et pour le pire.


Renate Behle (La Femme)
Pamela Sue Johnson (La maitresse), Noam Markus (L'amant)
© Yves Renaud

Dans Erwartung, une femme est à la recherche de celui qu'elle aime et croit pouvoir le trouver dans la forêt qui se trouve à proximité. Elle en émerge et trébuche sur son corps. A ce moment, ses déclarations d'amour se mêlent à des accusations d'infidélité. À la nuit tombante, elle essaie encore de le trouver. Lepage transpose l'action dans une maison pour aliénés. On y voit, à nouveau, un mur de pierre d'où affleurent des formes humaines tantôt inertes, tantôt bien vivantes et qui illustrent les affects de la femme. Par le jeu manifestement incohérent d'acteurs introduits dans le spectacle, Lepage veut montrer les contradictions qui traversent le subconscient de cette femme apparemment meurtrière de son amant infidèle. L'importance qu'il accorde aux mots qu'elle chante est telle que certains sont projetés sur un filtre placé à l'avant scène et sur le mur qui encore une fois sert d'écran. Ainsi le langage des mots s'intègre magnifiquement non seulement aux aspects visuels, mais aussi au tissu musical qui nous plonge dans l'infini, comme les phrases qui ne se terminent pas, comme le regard qui se prolonge ou s'absente sans jamais se poser définitivement. 

Schönberg ne ménage pas les capacités de la chanteuse principale, puisque dès le début de l'oeuvre elle est plongée en pleine psychose. Avec une remarquable maîtrise de l'expression musicale et des mouvements, Renate Behle se surpasse dans ce rôle exigeant. On ne peut qu'apprécier la rondeur et la puissance de ce superbe soprano qui rend parfaitement les moindres inflexions d'un personnage tour à tour habité par la tendresse, le déchaînement hystérique et une certaine forme de résignation. Passer en l'espace de trente minutes et d'une façon aussi naturelle par toute cette gamme des sentiments relève de l'exploit.

L'Orchestre symphonique de Montréal, avec ce son velouté qu'on lui connaît, commence la soirée de façon anémique et dépourvue de profondeur. Au fur et à mesure cependant, la phalange montréalaise prend ses marques, retrouve son éclat habituel et beaucoup de mordant, en particulier après l'ouverture de la troisième porte.

L'accueil enthousiaste du public venu en nombre à cette première est encourageant et laisse présager, on l'espère, de nouvelles productions également inscrites sous le signe de l'audace et de l'excellence.
 
 

Rémi BOURDOT - Réal BOUCHER
Notes

1. On se rappellera, à toutes fins utiles, que la mémorable interprétation de Jessye Norman et Samuel Ramey au Met en 1989 était... en anglais !

2. 11 ans pour faire venir une production de Toronto à Montréal, ça ne fait toujours que du 0,0035 mile à l'heure : mieux vaut tard que jamais, comme dirait l'autreÖ

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