C O N C E R T S 
 
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BRUXELLES
(Palais des Beaux-Arts)

(09/01/2002)

 
David Daniels et Europa Galante 
 
 

Fabio Biondi, violon et direction
David Daniels, contre-ténor
 

* Georg Friedrich Haendel (1685-1759)

- Ouverture de Rodrigo 
- "Innumano fratel ... Stille amare" extrait de Tolomeo

* Antonio Vivaldi (1678-1741)

- Concerto pour violon et cordes en ré mineur, op. 8/9, RV 236

* Georg Friedrich Haendel

- "Se infiorito" extrait de Giulio Cesare

- "Furibondo spira il vento" extrait de Partenope

* Arcangelo Corelli (1653-1713)

- Concerto grosso en ré majeur op.6/4

* Antonio Vivaldi 

- Concerto pour 2 violons et violoncelle en sol mineur, op.3, "L'estro Armonico", n°11, Rv 565.

- "Longe mala", motet 


 
 

"... cette voix attaquait si vivement son âme qu'il laissa échapper de ces cris involontaires arrachés par les délices convulsives trop rarement données par les passions humaines." (Balzac, Sarrasine)

La démarche un rien chaloupée, le sourire conquérant, David Daniels s'avance et dévisage avec curiosité les spectateurs du premier rang. Une réputation de bête de scène précède la superstar des contre-ténors qui fait courir toute l'Amérique et triomphe à Munich, Paris ou Amsterdam (Giulio Cesare en novembre dernier avec Marc Minkowski). Sa présence est indéniable, avant même qu'il n'ouvre la bouche. Le programme débute par une rareté, sublime : Stille amare (larmes amères), extrait de Tolomeo. Écrit dans l'étrange tonalité de si bémol mineur, cet arioso développe une brève et saisissante évocation de l'agonie du roi, irréversible (aucune reprise) et ponctuée par l'alternance agitée des pizzicati et des archets, jusqu'à l'ultime soubresaut : in seno la morte a... (dans ma poitrine, la mort...), où les instruments se taisent et la voix expire dans un climax redoutablement efficace. Il faut être sacrément sûr de soi pour se lancer, à froid, dans une page aussi exigeante. Or, David Daniels captive dès les premiers mots et anime le récitatif avec un sens dramatique et une intuition musicale confondante ! Tout est immédiatement et parfaitement en place : la ligne, fabuleuse de tenue, le vibrato généreux, mais contrôlé, la variété des inflexions et le dosage de l'émission qui épousent les moindres nuances du texte. Je connais plus d'un mélomane, réticent ou même allergique aux falsettistes, dont les préventions disparaissent quand David Daniels chante. Ils oublient la particularité vocale et admirent le musicien, un artiste suprêmement doué et totalement impliqué dans ce qu'il chante. Comment, d'ailleurs, penser au "fausset" plombé de péjoration, lorsqu'on entend ce timbre chaleureux et sans la moindre aigreur, cet aigu de miel ? 

Dans la célèbre aria de Giulio Cesare : Se in fiorito ameno prato, le chant de Fabio Biondi répond aux envolées lyriques du contre-ténor et nous convie à un duel et duo amoureux plein de verve. Pour un peu nous prendrions à rêver qu'un artiste de sa trempe soit toujours invité à accompagner César dans cette déclaration passionnée, mais Biondi se charge de nous rappeler à la dure réalité en gâchant la fin de l'aria par un coup d'archet gratuit et du plus mauvais goût. Une note surajoutée comme pour dire : "J'ai gagné !" ou : "c'est quand même moi qui mène la danse !" et voler ainsi la vedette au chanteur. Les pages purement instrumentales de la soirée n'offrent guère de surprise. L'Europa Galante est loin de son idiome naturel avec l'ouverture de Rodrigo (Haendel) : faute de moyens (une quinzaine d'instrumentistes), de vigueur et de style, elle nous sert un divertissement chambriste plutôt qu'une grande suite dans le goût français. Dans Vivaldi et Corelli, l'ensemble retrouve sa griffe, soudé autour de son mentor (que de sourires et d'oeillades complices !), pareil à lui-même : narcissique et capricieux, Biondi est toujours ce poète fantasque et inégal, capable du meilleur (des images inouïes servies par un art du cantabile unique et une morbidezza presque vocale) comme du pire, sacrifiant alors aussi bien l'esprit (effets et ornements incongrus, sinon vulgaires) que la lettre (nombreux dérapages). La technique éblouissante, la justesse et la sonorité transparente de Giuliano Carmignola demeurent un antidote indispensable aux agaceries et à la désinvolture de Biondi. 

Si sa vocalisation manque parfois de netteté, David Daniels affronte avec un aplomb réjouissant la fameuse aria di tempesta tirée de Partenope : Furibondo spira il vento, conclusion idéale avant l'entracte. Le motet de Vivaldi, Longe mala, umbrae, terrores RV 629, n'a rien à envier aux airs d'opéra donnés en première partie. Éclipsé par le Stabat Mater ou le Nisi Dominus dont David Daniels donnera deux extraits en bis (respectivement le largo initial et le Sicut Sagittae), c'est pourtant une pièce splendide qui constitue, d'ailleurs, le principal intérêt de l'album que viennent d'enregistrer les mêmes interprètes chez Virgin Classics (V. critique dans rubrique disques). Je n'ai encore rien dit de l'attitude physique du chanteur, de l'extrême mobilité du visage et du corps, notamment dans les traits virtuoses (allegro initial du motet), mais pas seulement : tout son corps semble tendu, concentré sur la production et la transformation du son, matière vivante, fluide et frémissante, "souple comme un fil auquel le moindre souffle d'air donne une forme, qu'il roule et déroule, développe et disperse" (Balzac). Dans le largo ("Descende, o Coeli vox"), au gré de mélismes d'une beauté subjugante, son mezzo langoureux et tendre, encore plus sensible qu'au disque, exauce la prière du fidèle : "Descends sur nous, ô voix du ciel, inonde-nous, écarte de nous les chagrins", extase fugitive.

Bernard Schreuders


 




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notes

Gloria Banditelli nous avait déjà révélé ce chef-d'oeuvre en compagnie de l'Europa Galante (Opus 111) sur un disque qui, parmi d'autres précieuses découvertes (duetti du Muzio Scevola et d'Imeneo, arie de Berenice et d'Il Parnasso infesta), nous offrait également en première mondiale un duo tiré du même Tolomeo (Sandrine Piau y rejoint le mezzo italien). A l'écoute de ces pages superbes et originales, on a du mal à comprendre que cet opéra composé pour les étoiles du chant haendélien - le castrat contralto Senesino et les "rival queens", Francesca Cuzzoni et Faustina Bordoni - n'ait pas été remonté, alors qu'une ˙uvre sans grand intérêt comme Silla a bénéficié d'une recréation scénique et d'un enregistrement intégral. Le disque nous privait du recitativo secco et d'un très bel accompagnato (Inumano fratel, barbare madre !Í Ma tu, consorte amata) qui précède la mort de Tolomeo. (retour)

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