C O N C E R T S 
 
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BARCELONE

23 & 24/04/02


Scène Finale : D.Zajick & J.Bros
La Favorite
Opéra de Gaetano Donizetti
Livret d'Eugène Scribe et Alphonse Duroyer

Léonore : Dolora Zajick (24/04) 
& Eugenie Grunewald (23/04)
Fernand : Josep Bros (24/04) 
& Josep Sempere (23/04)
Alphonse : Manuel Lanza (24/04) 
& Luis Ledesma (23/04)
Inès : Cristina Obregón 
Balthazar : Stefano Palatchi (24/04) 
& Simón Orfila (23/04)
Dugenoux : Antonio Gandía

Mise en scène : Ariel García Valdés
Décors et costumes: Jean-Pierre Vergier
Eclairages: Dominique Borrini 

Choeurs et Orchestre du Gran Teatre del Liceu
Direction : Richard Bonynge 

Barcelone, les 23 & 24 avril 2002



UNE FAVORITE TRÈS DEFAVORISÉE ...
 

Déception pour cette création catalane de la version originale française du chef d'oeuvre de Donizetti.

Pourquoi ce relatif échec ?

Dans ses interviews récentes, Dolora Zajick annonçait son souhait de se consacrer de plus en plus au à l'opéra romantique du XIXème siècle.
On ne peut que s'en féliciter compte tenu de la pénurie actuelle de "vraies" voix dans ce répertoire, illustré dans le passé par des Verrett, Horne et autres Cossotto, pour ne parler que des interprètes les plus prestigieux.

L'enfer est pavé de bonnes intentions.

Avec cette Léonore, Zajick nous le démontre hélas : vocalises incertaines, absence de variations dans les reprises (un simple petit point d'orgue à l'ut dièse entre les deux couplets de la cabalette), graves excessivement poitrinés ... 

Bien sûr, le volume vocal est impressionnant et les aigus assez exceptionnels, mais passé cette excitation "physique", il reste que l'absence de coloration de cette Léonore monolithique finit par laisser place à l'ennui.

Par comparaison, Eugenie Grunewald est vocalement plus convenable : les moyens sont singulièrement plus limités, mais nous avons droit à quelques variations et la couleur est moins uniforme. Physiquement, elle n'est malheureusement guère crédible : c'est la nourrice de Fernand !

Face à Zajick, Josep Bros, le régional de l'étape, est un Fernand nasillard, petite voix aux moyens limités, véritable réincarnation des Nicola Monti et autres Luigi Alva, interprète physiquement et vocalement déséquilibré par rapport à sa partenaire (on dirait un mari battu !)

Incertain dans l'aigu, il atteint péniblement le ré bémol de son premier air après une série de halètements pénibles qui évoquent tout sauf le belcanto . Le pire c'est qu'il y a en progrès par rapport à son incarnation face à Scalchi, toujours à Barcelone, en 98.



Début de l'acte IV : Fernand pensif avec sa p'tite pelle.
 

José Sempere est un Fernand d'une tout autre stature.
Certes la voix est un peu fatiguée en comparaison de ce que j'ai entendu de lui il y a une dizaine d'années (en particulier, un exceptionnel Masaniello à Ravenne et sans doute le seul duc de Mantoue osant cabalette et contre ré à Vérone !), un vibrato affectant maintenant le voile de la voix.
Le timbre s'est ainsi assombri, mais évoque encore étonnamment celui d'Alfredo Kraus.
Les aigus sont toujours généreux (il en ajoute même un peu partout) et l'interprétation émouvante : voilà certainement le partenaire qu'il aurait fallu face à Zajick. Le public ne s'y trompe d'ailleurs pas et salue, avec un enthousiasme appuyé, chacune de ses interventions.

Côté barytons, on rivalise dans le médiocre : voix trop courte pour Luis Ledesma, tendance à chanter trop bas pour Manuel Lanza; bien entendu, ni variations ni aigus ... on frémit quand on songe qu'il s'agit de lauréats de concours prestigieux !

Cristina Obregón est en revanche une honnête Inès ; Stefano Palatchi et Simón Orfila tiennent leur place ; choeurs et seconds rôles sont plutôt corrects.

La production ne révolutionnera certainement pas l'histoire de la mise en scène, mais elle ne dérange pas : assez joli décors unique tournant évoquant le rocher aux singes du zoo de Vincennes et dont la sobriété est compensée par des costumes plutôt exubérants, éclairages un peu trop sombres, direction d'acteurs anecdotique.



Mais le pire, c'est malheureusement à Richard Bonynge que nous le devons.

D'abord, sa direction. Passons sur une ouverture digne d'un orphéon, sans aucune tension malgré des tempi précipités : Bonynge n'a jamais eu la réputation d'un chef symphonique. De fait, l'ensemble s'améliore avec les chanteurs. Malheureusement, en l'absence d'une réelle conception dramatique, Bonynge échoue à donner une cohérence à l'oeuvre : dès lors, La Favorite n'est plus qu'une suite d'airs et d'ensembles s'enchaînant au petit bonheur sans que jamais l'émotion ne perce (Ah ! La reprise martiale du duo final "Viens, c'est mon rêve perdu" transformée en cabalette d'un Verdi de jeunesse, alors qu'il s'agit de l'ultime adieu des infortunés amants).

Ensuite, la version choisie. Nous attendions la version française, mais le programme précise "révision de Richard Bonynge" : en quoi une édition critique a-t-elle besoin d'être révisée (si ce n'est pour permettre au "réviseur" de toucher des droits d'auteur) ? Nous devons ainsi subir des petites coupures un peu partout (ne parlons même pas du ballet ou de la strette inédite du duo Alphonse / Léonore qui n'a jamais été donnée qu'à l'Opéra-Comique), un final du III amputé d'un bon tiers (alors que Donizetti s'essaie ici aux contraintes de l'opéra français en se mesurant à Meyerbeer) et une fin totalement trafiquée, traduction française du final écourté de la version italienne !

Ca nous fait un contre ut de plus, mais bien entendu, ça ne colle pas avec les paroles : il est en effet difficile de prononcer les quatre syllabes de "Elle est morteu" quand on ne dispose que des trois prévues pour "E spenta" !

Ca donne :

Pour Bros : "Hè morteu"
Pour Sempere : "Elle est sorteu !" (et ne me demandez pas ce que ça veut dire), à moins que ce ne soit : "Elle est SAOULE !", ou "SOURDE", ou encore "SPINTE" ou "SOTTE"...

Rendez-vous manqué, donc, pour cette recréation : Zajick bien coaché, Sempere en Fernand, un chef impliqué, une version non trafiquée et nous aurions eu sans doute un spectacle d'un tout autre niveau. Dommage.
  


Placido Carrerotti
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