C O N C E R T S 
 
...
[ Sommaire de la rubrique ] [ Index par genre ]
 
......
GARSINGTON
25/06/05

© Johan Persson
LE COMTE ORY 

Opéra en 2 actes de Gioacchino Rossini
Livret d'Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre -Poirson

Mise en scène : Rupert Goold
Scénographie : Laura Hopkins 

Comtesse Adèle: Juanita Lascarro 
Comte Ory : Colin Lee 
Isolier : Victoria Simmonds 
Raimbaud : Miljenko Turk 
Ragonde : Anne-Marie Owens 
Gouverneur : Dean Robinson

Garsington Opera orchestra and chorus
Direction : David Parry

Garsington, le 25 juin 2005

LES BONS COMTES FONT LES BONZES AMIS

Ces dernières saisons ont vu se succéder un certain nombre de mises en scène transposées dans l'Italie des années 50, en particulier pour des ouvrages de Rossini.

La présente production ne fait (presque) pas exception à la règle, puisqu'elle nous ramène elle aussi à cette période, mais en France cette fois : une petite placette, la terrasse d'un café, des robes à fleurs et des chapeaux pour les dames, des casquettes pour les messieurs... une scénographie élégante mais sans véritable rapport avec le contexte de cette histoire. D'autant que le metteur en scène fait d'Ory (un ermite au premier acte) une sorte de gourou de secte fornicatrice, mi-bonze mi-Demis Roussos, plus proche de l'époque actuelle que des années 50 : cela nous vaut pas mal de scènes amusantes, mais au détriment d'une certaine cohérence avec le parti pris esthétique.

Tout change au second acte, situé dans la chambre à coucher commune des épouses esseulées. L'action fourmille alors de gags visuels, pour certains à peine appuyés (on pense presque à Jacques Tati), pour d'autres dignes des slapsticks du cinéma muet. Quant aux chevaliers grimés en bonne soeurs (jupe plissée grise, corsage blanc et coiffe grise), ils sont tout à fait irrésistibles, certains interprètes frisant eux-mêmes le fou rire, comme le public du reste : en ce qui me concerne, je n'avais jamais autant ri à une représentation d'opéra et je me vois au regret d'avouer mon impuissance à décrire l'effet comique de cet acte.


© Johan Persson

La poésie n'est pourtant pas exclue : le trio final Ory/Adèle/Isolier (1), éclairé par une lumière bleutée comme celle d'un clair de lune, est remarquablement traité.

Principal atout vocal de cette soirée, le Comte Ory du jeune ténor sud africain Colin Lee, d'une aisance confondante dans l'aigu. L'émission rappelle de manière étonnante celle de William Matteuzzi, la justesse en plus, mais sans disposer toutefois d'un registre aussi étendu. Un peu instable au démarrage, la voix gagne rapidement en assurance et le chanteur assure bravement sa tessiture meurtrière jusqu'au final. Particulièrement gâté par la mise en scène, il campe un personnage désopilant, mais avec retenue (un peu à la manière d'un Buster Keaton ou d'un Stan Laurel). Assurément, un artiste à suivre.

Juanita Lascarro est une comtesse bien chantante, à l'aise dans les vocalises, mais la voix manque un peu d'impact (d'autant que le rôle est un peu terne) : on songe à une Vivica Genaux soprano, d'autant que le physique de l'artiste est tout à fait séduisant.

Victoria Simmonds campe un Isolier un peu vert, mais déjà bien abouti techniquement : vocalises et roulades ne lui font pas peur. Le personnage est drôle et le travesti convaincant.


© Johan Persson

Le Gouverneur de Dean Robinson est nettement plus en retrait, limité dans l'aigu et dans le grave, le timbre un peu sec. Malgré une bonne vocalisation, il fait vraiment trop pâle figure (en particulier face au souvenir de Samuel Ramey dans la version italienne de sa cabalette, tirée du Viaggio a Reims).

On pouvait craindre le même effet avec le Raimbaud de Miljenko Turk qui hérite lui de "l'air du catalogue" ; certes, le chanteur ne fera pas oublier Ruggero Raimondi, mais sa prestation est suffisamment convaincante pour exister par elle-même. L'ai est donné avec un certain abattage, une voix particulièrement saine : il ne restera guère que la prononciation française à travailler.

Enfin, Anne-Marie Owens complète idéalement la distribution dans le rôle un peu sacrifié de Ragonde.

Choeurs vocalement impeccable et traités individuellement sur le plan théâtral : il faudrait revoir plusieurs fois le spectacle pour en apprécier tous les détails burlesques.

La réussite ne serait pas complète sans l'énergie déployée par David Parry qui emporte ce Comte Ory extravagant vers un succès final amplement mérité. Le Garsington Opera aura démontré une fois de plus qu'il n'est pas nécessaire de disposer de moyens exceptionnels pour organiser un festival crédible (2).
 
 

Placido CARREROTTI
Notes

1. Dans l'obscurité, Ory courtise Isolier croyant avoir affaire à Adèle ; Adèle, convaincue par Isolier, se laisse faire, sans réaliser que c'est Isolier qui l'accable de ses caresses et non Ory : une situation qui pourrait être d'une grivoiserie extrême, on s'en doute !

2. Le petit village de Garsington est situé à proximité d'Oxford. Les représentations sont données devant un peu plus de 500 spectateurs (tenue de soirée obligatoire), installés sur des gradins protégés par une tente partiellement ouverte sur les jardins. Malgré ces conditions un peu rustiques, l'acoustique (un rien sèche) est tout à fait satisfaisante. La saison dure un mois (de mi-juin à mi-juillet) et proposait également des Noces de Figaro ainsi qu'Arabella (pour un historique des lieux, voir la critique du Barbier de Séville )
 

[ Sommaire de la Revue ] [ haut de page ]