C O N C E R T S 
 
...
[ Sommaire de la rubrique ] [ Index par genre ]
 
......
PARIS
24/02/03
PERELA, L'HOMME DE FUMEE

Opéra de Pascal DUSAPIN
adapté de l'oeuvre d'Aldo Palazzeschi, Il Codice di Perelà

Mise en scène : Peter Mussbach
Décors : Erich Wonder
Costumes : Andrea Schmidt-Futterer

Perelà : John Graham-Hall
Une pauvre vieille : Martine Mahé
La Marquise Oliva : Nora Gubisch
Le premier garde du roi : Jaco Huijpen
Le Chambellan : Jaco Huijpen
Le Ministre : Jaco Huijpen
Le deuxième garde du roi : Scott Wilde
Le valet : Scott Wilde
Alloro : Scott Wilde
Le Président du Tribunal : Scott Wilde
Scott Wilde : Scott Wilde
La Reine : Youngok Shin
La Fille d'Alloro : Chantal Perraud
Le banquier Rodella : Nicolas Courjal
La philosophe Pilone : Gregory Reinhart
L'Archevêque : Dominique Visse

Orchestre de l'Opéra de Paris
Solistes du Choeur Accentus

Direction musicale: James Conlon

Première à L'Opéra-Bastille, le 24/02/2003


FUMISTERIE ?
 

J'ai déjà mentionné ici le risque pour un critique de s'attaquer à une oeuvre contemporaine : les recensions de la première de Carmen suffiraient à freiner toutes les ardeurs. Aussi, comment ne pas trembler d'inhibition devant un nouvel ouvrage, quand on est averti des complexités de la partition ?

Ces réserves faites, la critique qui suit pourra en choquer plus d'un, et je cède d'avance la parole à tout contradicteur avec humilité (1).

Disons tout de suite que l'oeuvre de Dusapin connaîtra un beau succès public au rideau final (2): pas une seule huée pour une création contemporaine, cela vaut d'être signalé.

J'aurais mauvaise grâce à nier que j'ai passé une excellente soirée; pourtant, je n'arrive pas à adhérer à l'enthousiasme général.

Le livret d'abord. L'intrigue tient en quelques scènes.
Perelà, un homme fait de fumée, sorte de Monsieur Hulot avec un vibrato, débarque dans une petite ville italienne dont il fascine la population qui en fait "Le Maître du Code" (on est prié de prendre son front dans les mains avec un air inspiré alla Malraux).
En particulier, la Marquise Di Bellonda, qui en tombe amoureuse (comme ça, tout de suite).
Tout va pour le mieux jusqu'à ce qu'un abruti s'immole par le feu, s'imaginant imiter Perelà : la foule change d'avis du tout au tout (si je cédais à la facilité, je dirais qu'elle brûle ce qu'elle a adoré...). On condamne Perelà à la prison (le public est prié d'y voir une allégorie de l'incompréhension des masses envers la Différence). Seule la Marquise le défend au procès.
Bien entendu, l'homme de fumée n'est guère gêné par les barreaux. Fin.
Comme on le voit, on n'est loin de Piave ou Cammarano (c'est dire...) pour ce qui est de l'élaboration dramaturgique : pas de profondeur psychologique (les personnages ne sont qu'esquissés), pas de progression dramatique, mais une suite de scènes un peu figées ...

Il se peut qu'un compositeur commette l'erreur d'utiliser une oeuvre littéraire forte, mais qui manque du caractère dramatique indispensable à son adaptation scénique. Mais peut-on dire qu'on tienne une telle oeuvre avec le roman de Palazzeschi sur lequel la critique de son temps hésitait entre génie et fumisterie ?

Les extensions possibles du sujet (allégorie christique, satire sociale ...) plaide pour une oeuvre riche ; mais à l'inverse, la faiblesse du traitement plaide pour un relatif amateurisme, au mieux un certain détachement de l'auteur par rapport à son propre sujet. Au global, nos attentes sont quelque peu déçues.

Musicalement, l'oeuvre reste très écoutable : la partition d'orchestre est particulièrement élaborée, évoquant un peu une musique de film fantastique (je galèje, mais les interludes sont assez "planants"), agrémentée de quelques citations (une musique de scène sortie de Wozzeck).
Sans laisser indifférent, le chant est plus uniforme, rappelant un peu Britten.
La volonté expresse de l'auteur d'utiliser la langue italienne m'a paru une "fausse bonne idée" tant les interprètes sont loin de maîtriser cette langue et le style vocal inhérent : avec des chanteurs de style et d'accent français ou anglais, c'est tout simplement ridicule.

En Perelà, John Graham-Hall se taille un beau succès au rideau final : quand on pense aux huées qui accueillent certains ténors qui ont sué sang et eau pour aligner magnifiquement 10 contre-ut, on demeure perplexe devant l'accueil enthousiaste réservé à ce vibrato envahissant, à ces registres sans homogénéité (avec des sauts disgracieux entre la voix de tête et celle de poitrine)...
Quant à l'acteur, il promène un air absent, à la portée du premier venu.

Nora Gubisch débute mal et sa première intervention est assez pénible (vibrato, voix fatiguée...), mais heureusement, les choses s'améliorent ensuite très nettement. L'interprète aurait sans doute intérêt à davantage chauffer sa voix avant de monter sur scène.
C'est à la Marquise Oliva qu'est d'ailleurs réservée la page la plus difficile et la plus excitante de l'oeuvre : libérée, Nora Gubisch fait alors preuve d'une belle aisance et d'un magnifique tempérament.
Dominique Visse est un Archevêque très drôle à condition de supporter sa voix de crécelle et un anticléricalisme particulièrement daté (un prêtre hystérique en jupette avec phallus géant en caoutchouc, on n'avait rien vu de plus moderne depuis les premiers Bunuel !). Il faut dire que le roman fut écrit en 1911.
Dans un rôle un peu court, Youngok Shin est une reine "de luxe" qui triomphe sans peine de ses coloratures un rien gratuites.
Scott Wilde est un peu frustre dans ses diverses interventions ; les autres rôles sont correctement tenus.
La mise en scène de Peter Mussbach est très théâtrale et les chanteurs sont tous excellemment dirigés. Le dispositif scénique imaginé par Erich Wonder fait mouche, il est assez beau et parfois spectaculaire; de magnifiques éclairages contribuent à la mise en valeur du décor. Les costumes sont pour la plupart globalement superbes, si l'on excepte ceux de danseurs transformés en gargouilles, grotesques et un peu hors de propos.

Enfin, James Conlon dirige efficacement une partition qui demande de la part du chef plus de métier que de génie; quant à l'orchestre, il prouve une fois de plus qu'il a atteint un très haut niveau.
 
 
 

Placido Carrerotti

1. Mais faut pas pousser non plus ...
2. Comme le fameux Henry VIII de St-Saëns ou le Songe d'une nuit d'été ... d'Ambroise Thomas.
[ Sommaire de la Revue ] [ haut de page ]