C O N C E R T S
 
...
[ Sommaire de la rubrique ] [ Index par genre ]
 
......
PARIS
14/02/2004

© Alvaro Yañez Dessin de B.Reiffenstuel
Georg Friedrich HAENDEL

SEMELE

Direction musicale : Marc MINKOWSKI
Mise en scène : David Mc VICAR
Décors : Tanya Mc CALLIN
Costumes : Brigitte REIFFENSTUEL
Lumières : Paule CONSTABLE
Chorégraphie : Andrew GEORGE

Semele, fille de Cadmus : Annick MASSIS, soprano
Jupiter : Richard CROFT , ténor
Juno : Sarah CONNOLLY, alto
Iris : Claron Mc FADDEN, soprano
Cadmus , Roi de Thèbes : David PITTSINGER , basse
Somnus , Dieu du Sommeil : David PITTSINGER , basse
Apollo : Andrew TORTISE , ténor
Athamas, Prince de Béotie, Stephen WALLACE, contre-ténor
Ino, soeur de Semele : Charlotte HELLEKANT, mezzo-soprano
Cupido : Marion HAROUSSEAU, soprano

Les Musiciens et les Choeurs du Louvre-Grenoble

Nouvelle production du Théâtre des Champs-Élysées

Samedi 14 février à 19h30

France Musique diffuse cet opéra
le samedi 29 mai 2004 à 19h30.



Au sein d'une saison prolixe en chefs-d'oeuvre haendéliens, Agrippina avec Jacobs, Serse avec Christie, Siroe et autre Messiah, Semele a retenu toute l'attention de la capitale au Théâtre des Champs-Élysées en cette première quinzaine de février.

Depuis une certaine production d'Ariodante qui fit date à Poissy, l'association Haendel - Minkowski fait toujours figure d'événement. Si le miracle n'opère pas toujours, il faut reconnaître les affinités certaines du chef avec ce répertoire, sa capacité à imposer une griffe personnelle à laquelle chacun s'identifiera ou non et, davantage encore, l'intelligence avec laquelle il réunit autour de lui et de sa fabuleuse phalange, une équipe de chanteurs acteurs de tout premier plan.

La mise en scène de David Mc Vicar, sans être révolutionnaire ou particulièrement imaginative, s'avère efficace et sa sobriété guide l'auditeur dans sa compréhension du parcours affectif et psychologique des différents personnages, quitte à friser parfois le stéréotype. Les décors en hémicycle épuré, les lumières savamment dosées, recentrent encore le débat sur les chanteurs et leur capacité narrative et émotionnelle.


Jupiter (Richard Croft) et Semele (Annick Massis)
© Alvaro Yañez

La confrontation entre la langue anglaise et les formes musicales italiennes s'avère ici plus que jamais palpitante et la partition de Semele, qui ne partage pourtant pas la médiatisation mélodique d'un Giulio Cesare ou d'une Alcina , regorge de trésors. En particulier pour le ténor et la première soprano, leurs parties vocales illustrant l'étendue du bagage technique que doit maîtriser un brillant "belcantiste" baroque. Art du recitativo, legato, canto spianato, elegiatico, coloratura di forza, mezza voce, rien ne semble épargné aux titulaires sur qui reposaient la soirée.

Nous avons assisté à la dernière représentation, prise de force par le "Tout Paris" mais également par un jeune public très nombreux venu se consoler de Capuleti e I Montecchi peu rassasiants, à quelques quartiers de là...

David Pittsinger met au service de Cadmus des qualités de timbre et de phrasé très agréables. Sa caractérisation du père voit s'allier un grand professionnel et un parfait styliste de ce répertoire qu'il promène aux quatre coins de la planète. Si on salue sa prestation paternelle, on est enthousiasmé par sa créativité tant vocale que scénique dans un irrésistible Somnus. L'instrument littéralement transcendé car, de toute évidence, ce personnage amuse Pittsinger, se colore, se diversifie et l'on touche là à un des moments d'états de grâce et de pleine connivence entre l'orchestre et le plateau.

Notre idéal dans le rôle d'Ino, la soeur de Semele, demande un autre poids vocal et une réelle capacité à varier l'accent et la prosodie haendélienne. Force est de reconnaître que sans posséder un mezzo des plus typés et chatoyants, Charlotte Hellekant prend pleinement sa place au fur et à mesure de la représentation, avec une exacte connaissance de ses moyens et une musicalité scrupuleuse.


Iris (Claron Mc Fadden) et Junon (Sarah Connoly)
© Alvaro Yañez

La redoutable partie de la Reine des Dieux, Juno est défendue valeureusement par Sarah Connolly.
A l'image d'une Bradamante (Alcina), Juno est un rôle impossible vocalement, doté d'une tessiture très centrale qui ne permet aucun élan libératoire pour la cantatrice, encore moins à ce diapason. De plus, le rôle demande un véritable contralto coloratura alla Podles et nombre de spectateurs avaient certainement encore en mémoire le Hence , hence, Iris hence away de Marilyn Horne ... Conolly n'est pas soutenue par Minkowski, notamment dans cette page célèbre. Ce dernier fait le choix d'un tempo inhumain ayant pour seul effet de flatter les cordes de la phalange. La soliste n'a d'autres ressources que de survoler les vocalises serrées, voulues di forza et d'effleurer un texte pourtant écrit au vitriol, ayant à peine le temps d'asséner ici et là un accent tonique de bon aloi. Sarah Conolly est une belle musicienne, intègre, ses couleurs très anglaises sont parfois avares, mais c'est surtout le monolithisme du personnage qu'elle campe qui déçoit un peu. N'y a-t-il rien d'autre à proposer dans Juno qu'une mégère "non" apprivoisée, virago virevoltant - dans une superbe robe aux mille yeux de plumes de paon, certes - ersatz d'Andora échappé de "ma Sorcière bien-aimée" ? Le metteur en scène a sa part de responsabilité dans ce choix facile.

Nous avons été subjugué par l'Iris de Claron Mc Fadden, d'une réelle beauté , superbement vêtue et usant, à défaut d'une grande voix, d'un instrument ravissant sur tout son ambitus et merveilleusement employé tant vocalement que musicalement. Scéniquement, elle se montre d'une rare intelligence et d'une connivence de tous les instants avec sa Maîtresse.

Stephen Wallace ne semblait pas très concerné par sa partie vocale, nous l'étions encore moins au fil de sa prestation. Palot et falot, dans tous les sens du terme, il a au moins le mérite de rendre plausible le désir de notre Semele d'aller lutiner sous des cieux plus divins. Andrew Tortise nous gratifie d'un joyeux numéro de trapèze (censé nous rappeler la nature divine d'Apollon ?...) qui nous a juste fait sourire et ramené à nos souvenirs d'enfance de la Piste aux Etoiles. Au-delà, il rend honnêtement compte d'un rôle dans lequel il ne peut toutefois s'épanouir.


Semele (Annick Massis), Ino (Charlotte Hellekant) et Cupido (Marion Harousseau)
© Alvaro Yañez

Plus intéressante, nous paraît la prestation de Marion Harousseau. Cette toute jeune artiste dévide le fil rouge de la soirée, à l'image de son costume d'un éclatant carmin. Amour aveugle toujours, cruel souvent, déçu et abandonné encore davantage. Marion Harousseau a de toute évidence accès à des sphères musicales très hautes où sa nature scénique et sa forte personnalité semblent avoir été remarquées. Il nous semblerait prudent que cette jolie - mais courte - soprano ne perde pas de vue et d'oreille que son instrument demande encore bien des soins et du travail purement technique. Son intelligence de la scène lui permet de faire oublier des sonorités parfois bien curieuses, voire des manières de procéder peu orthodoxes. Je dirai même mieux ou pire, elle arrive à se servir de cela pour renforcer et crédibiliser un personnage. Personnellement, nous n'avons pas cautionné tout son jeu de scène, mais il faut la créditer d'une réelle capacité narrative, actionnant les fils de toutes les marionnettes touchées par ses traits. L'émotion sera même au rendez-vous. Une cantatrice à suivre.

Richard Croft offre de très grands moments lors de cette soirée, le rôle du roi des dieux lui sied avant tout pour des qualités de timbre rares dans ces emplois. Il ne se départira jamais de la rondeur de son émission vocale quels que soient la tessiture, le caractère ou l'écriture à défendre. Son jeu d'une grande noblesse et servi par une économie efficace des gestes définit à merveille son Jupiter ... Il est le premier à rendre pleinement justice à l'écriture typique de Haendel, son art des récits et du récit est très appréciable, notamment lorsqu'il crée des moments d'urgence ou d'attendrissement. Sa virtuosité rend justice à la colère du roi de l'Olympe contre l'impudence et l'imprudence de Semele. Son art de vocaliser à la fois scrupuleux et entier donne vie au sentiment exprimé dans ses traits à la faveur d'une très belle émission supportée par un appoggio remarquable. Après avoir énoncé la partie A de son Where'er you walk avec une morbidezza incroyable en termes de couleur et de poétique, Croft énonce à nouveau son thème au da capo avec pour seule variation l'audace de chanter en demi-teintes toute sa reprise ... L'effet est saisissant et d'une rare virilité tant l'artiste soutient son propos et le nourrit en chaque mot à fleur de lèvre. Le public se surprend à ne plus respirer pour que rien ne vienne rompre le silence très musical qui a suivi cet instant magique... Si Semele n'accèdera jamais au divin, on s'émeut de l'humanisation de Croft qui, contre son gré, doit punir "le péché d'orgueil" de la mortelle, faute par excellence de la culture grecque. En cela aussi la palette émotionnelle de Croft est remarquable.

La triomphatrice de la soirée, avec les Musiciens du Louvre-Grenoble, fut l'immense Annick Massis. Une prise de rôle parmi d'autres au cours de cette saison très riche (Alphise des Boréades, Matilde di Shabran, Violetta, sans compter les enregistrements d'Elvida et de Francesca di Foix de Donizetti pour Opera Rara...).

Grand retour au baroque pour celle qui se définit depuis plusieurs années comme une très grande belcantiste en progrès constants. Ce qui frappe chez elle quand on connaît ses emplois actuels, c'est la manière, très instrumentale, dont elle plie sa voix aux critères de style mais aussi et surtout aux exigences psychologiques du rôle. Ce travail ne renie en rien la qualité de timbre rare et typique de cette cantatrice. L'émission est d'une grande liberté, première arme d'une émotion constante, et gravit allègrement les sphères jusqu'au contre-mi. La Semele d'Annick Massis n'a pas besoin de Jupiter pour accéder au rang de divinité. Minkowski n'ayant rien épargné à sa titulaire, la Massis affrontant crânement da capo, variations et autres cadences, généralement avec des tempi que nous avons parfois trouvés inutilement excessifs et sans intérêt proprement musical.

Nous pourrions décortiquer la leçon de vrai bel canto d'Annick Massis dans ses nombreuses arie (leçon de legato dans le O sleep, why, art des couleurs et pyrotechnie du Myself I shall adore, inhumaine tenue du souffle et coloratures dans le No, I'll take no less), mais nous lui sommes davantage reconnaissant de la leçon d'humilité et de simplicité qu'elle offre, car il n'y a jamais rien de démonstratif dans son art qui culminera dans une mort très émouvante et... humaine. Si nous demeurons pantois d'admiration devant l'exploit vocal déployé avec un tel naturel, nous sommes d'abord séduit par la lasse innée qui rayonne de cette femme dès qu'elle entre en scène, l'esprit d'équipe qui l'anime en chacune de ses interventions et sa capacité à colorer le mot, sculpter le son afin de le rendre encore plus vrai et plus simple.
 
 
 

Philip T. PONTHIR
[ Sommaire de la Revue ] [ haut de page ]