Un jour, une création : 1er novembre 1892, Rimski-Korsakov en vaut-il quatre ?

Par Cédric Manuel | mar 01 Novembre 2022 | Imprimer

C’est au théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg qu’est créé le nouvel opéra de Rimski-Korsakov, Mlada, ce 1er novembre 1892 (20 octobre dans le calendrier julien alors en vigueur en Russie). Le succès est phénoménal pour le compositeur, rappelé plus de 15 fois sur la scène de l’opéra. On pourrait donc penser qu’il a produit là son plus grand chef-d’œuvre, mais ce serait aller un peu vite en besogne.

Mlada n’est pas tout à fait totalement original. Son projet remonte en effet à plus de vingt ans en arrière lorsque le directeur des théâtres impériaux d’alors, Stepan Guédéonov, avait demandé au fameux ex-Groupe des Cinq (Balakirev, Cui, Borodine, Moussorgski et Rimski-Korsakov) d’écrire un opéra-ballet collectif. En réalité, les Cinq n’étaient plus de quatre : Balakirev, le créateur un peu autocrate du groupe, boudait dans son coin depuis 1870, après que les autres lui avaient signifié qu’ils étaient un peu fatigués de ses attitudes de petit chef. Cette brouille n’avait fait qu’acter la fin du groupe déjà bien moribond en tant que tel.

Néanmoins, Guédéonov propose même un livret, qu’il a écrit en collaboration avec Vladimir Krylov, poète et librettiste. Comme la pièce est en quatre actes, Guédéonov pense attribuer un acte à chaque compositeur participant. Le premier pour César Cui, les deuxièmes et troisièmes partagés entre Moussorgski et Rimski et le dernier pour Borodine. Pour le ballet, il avait l’intention de faire appel à Minkus. Bref, une véritable petite mosaïque.

Bon an mal an, les quatre se mettent au travail pendant quelques mois. Mais Guédéonov quitte son poste en 1872 et le projet prend l’eau. Les compositeurs se dispersent un peu et vont eux-mêmes abandonner le projet et réutiliser les fragments déjà composés dans d’autres œuvres. Cui avait écrit tout son acte et le réemploiera en partie pour sa Prisonnière du désert. Il le fera publier en 1911 en le dédiant à ses « chers camarades », tous morts entretemps.

Moussorgski reprendra la scène du marché composée pour Mlada dans sa Foire de Sorotchintsi, elle-même inachevée ; puis un autre fragment pour un Salammbô tout aussi inachevé ; et d’autres pour quelques œuvres symphoniques de circonstance y compris pour la célèbre Nuit sur le Mont Chauve, puisque le 3ème acte de Mlada s’ouvre par une nuit cauchemardesque sur le Mont Triglav.

Borodine a également presque terminé son acte, qu’il reprendra largement dans son Prince Igor en gestation. Quant à Rimski-Korsakov, le moins avancé des quatre, il utilisera quelques pages pour sa Snegourotchka. Et on n’en parla plus pendant 17 ans...

Au début de l’année 1889, lors d’une petite commémoration du deuxième anniversaire de la mort de Borodine pour laquelle Rimski-Korsakov a invité chez lui Glazounov et Liadov, on joue des extraits de Mlada au piano, tels que le disparu les avait composés et repris dans le Prince Igor. Il n’en faut pas plus pour que l’idée fuse : pourquoi ne pas reprendre tout le projet ? C’est Liadov qui se montre le plus insistant et Rimski se laisse convaincre. « Peu à peu les idées musicales commencèrent à me venir et au bout de quelques jours, il n’y avait plus de doutes que je composerais Mlada. Je décidai de ne pas lésiner sur les moyens et d’utiliser un orchestre renforcé, comme celui de Wagner dans les Nibelungen. » C’est qu’au même moment, on donne la Tétralogie wagnérienne pour la première fois à Saint-Pétersbourg et Rimski est fortement impressionné par l’orchestre utilisé. Mais d’autres influences plus inattendues viendront colorer sa partition : alors qu’il séjourne à Paris pour l’Exposition universelle de 1889, il entend des thèmes à la flûte de pan dans le café hongrois ou encore une danse orientale dans le café algérien de l’exposition. Rimski poursuit ainsi son travail et achève la partition de cet « opéra-ballet magique » fin 1889. Des extraits symphoniques en sont donnés peu après et deux suites pour orchestre, beaucoup plus jouées que l’opéra, en seront comme d’habitude extraites par le compositeur. La création scénique a donc lieu plus tard.

Pourtant, malgré une musique dans laquelle Rimski-Korsakov use à plein de sa science de l’orchestration, l’œuvre ne perce pas durablement.

A qui la faute ? Sans doute au livret ! Certes, l’histoire de l’opéra regorge d’arguments souvent plus absurdes voire ridicules les uns que les autres, ce qui n’empêche au demeurant pas de faire de grands chefs-d’œuvre qui se maintiennent parfaitement au répertoire (voyez le Trouvère ou la Force du destin, de Verdi, par exemple). Mais avec Mlada, on atteint une sorte d’acmé…

Jugez plutôt : l’action se passe au Xe siècle, chez les Slaves Polabes, aux confins de l’Elbe. Mstivoï, prince de Rethra, la capitale de cette petite peuplade, rabroue sévèrement Voïslava, sa fille, qui chante tristement. De quoi se plaint-elle : elle peut désormais conquérir le cœur du prince Iaromir d’Arcona maintenant qu’elle a éliminé sa rivale, Mlada, au moyen d’un anneau empoisonné. Sauf que Iaromir, qui aimait tendrement Mlada, ne se montre pas très enthousiaste pour Voïslava. Celle-ci est tourmentée par le remord de son crime. Alors qu’elle invoque Lada, la déesse de l’Amour pour lui venir en aide, sa servante lui conseille de se tourner plutôt vers celle des Enfers, Morena. Celle-ci apparaît, assure qu’elle aidera Voïslava qui lui vend en retour, en quelque sorte, son âme : la jeune femme ne signe pas de contrat, mais la déesse lui marque le front d’une flamme en signe de propriété… Iaromir arrive avec sa suite et est mis en présence de toute la cour. Le sortilège de Morena pour envouter le jeune prince face à Voïslava semble fonctionner : la mémoire de Mlada s’efface peu à peu de son esprit. Mais alors qu’il est seul, il reçoit la visite de la déesse Lada, celle de l’Amour, que Voïslava a renoncé à invoquer. Elle lui rappelle ses serments de fidélité et fait apparaître Mlada dans ses rêves. Le voilà à nouveau tout tourneboulé…

Une grande fête se prépare après le foisonnant marché de Rethra. La cour se réunit, Iaromir et Voïslava se retrouvent, rejoints par Mstivoï et ses guerriers. Le grand prêtre du temple invoque le dieu Radegast pour savoir si les récoltes seront bonnes. Mais, à la grande frayeur du peuple, il annonce que le dieu est très agacé et demande des sacrifices supplémentaires pour que tout aille mieux. Le peuple promet d’apporter ce qu’il faut et tout le monde se met à danser, princes et princesses compris : les Slaves Polabes sont des optimistes. Au moment où, selon le rituel de la danse, Iaromir et Voïslava doivent s’embrasser, le spectre de Mlada s’interpose entre eux plusieurs fois, jetant le plus grand trouble chez Iaromir qui est le seul à le voir. Ce trouble provoque le désarroi de Voïslava.

Sur le mont Triglav, après une nuit assez cauchemardesque, le ciel se dégage. L’ombre de Mlada a attiré Iaromir à cet endroit. Il lui parle et l’ombre répond par gestes. Il veut la suivre parmi les spectres, mais leur échange est interrompu par l’arrivée des dieux infernaux, Tchernobog, Katscheï et Morena, entourés de nombreux démons et sorcières. Ils tiennent conseil : comment convaincre Iaromir d’épouser Voïslava, tant il semble impossible pour lui d’oublier Mlada. Tchernobog et Katscheï font appel à… Cléopâtre, à laquelle personne n’a jamais pu résister… Voilà tout ce petit monde, esprit de Iaromir compris, transporté en Egypte. Cléopâtre danse pour envouter le prince et le conduire à oublier Mlada, dont l’esprit est là aussi, plus on est de fous, plus on rit. Et puis un voyage en Egypte, ça ne se refuse pas. A force de danse lascive et suggestive, elle parvient presque à ses fins lorsque… plus fort que les gousses d’ail, le chant du coq rompt le charme : le jour se lève, tout le monde disparaît, laissant Iaromir (le vrai) seul et endormi. Il se réveille et court au temple pour tenter de percer le mystère de son rêve…

Au temple, on est plutôt occupés à fournir au dieu Radegast les sacrifices promis. Mais le grand prêtre, magnanime, souffle à Iaromir que les esprits des Ancêtres vont l’aider à comprendre son rêve. Les Ancêtres apparaissent et ne disent qu’une chose : Voïslava a empoisonné Mlada. Iaromir a donc le devoir de la venger… Justement, voici la princesse, à bout de nerfs, qui vient avouer son crime et son amour tout à la fois, malmenée par Morena qui fait rougir la marque qu’elle a dessinée sur le front de l’infortunée, laquelle cherche à fuir, mais elle est tuée par Iaromir. Elle a le temps d’invoquer Morena, qui promet de provoquer une grande catastrophe pour la venger elle aussi : elle détruit le temple de Radegast et provoque une inondation telle que la ville est engloutie. Seule reste la pierre sacrificielle du temple sur laquelle les ombres de Iaromir et de Mlada sont réunies. La déesse Lada et ses bons esprits veillent sur eux pour l’éternité.

De ce conte un peu alambiqué, Rimski tire le meilleur parti musical, en grand orchestrateur qu’il est pour créer atmosphères et couleurs, dont on peut largement profiter dans les fameuses suites qui ont mieux survécu que l’opéra, bien oublié. Mais Evgeny Svetlanov l’a enregistré voici une soixantaine d’années avec le Bolchoi. Voici donc par exemple le troisième acte dans son intégralité, celui qui vous fera voyager en Egypte...

 

 

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