Un jour, une création : 30 octobre 1821, une « maison rossinienne avec Cimarosa qui regarde par la fenêtre »

Par Cédric Manuel | sam 30 Octobre 2021 | Imprimer

Sept. Il aura fallu sept ouvrages lyriques à Saverio Mercadante pour obtenir son premier succès. Il n’avait pourtant pas mégoté sur son talent ni les directeurs de théâtre sur les moyens pour parvenir à ses fins. Remarqué au Conservatoire de Naples par Rossini lui-même – a lors directeur musical du San Carlo – Mercadante, qui a à peine tois ans de moins que l’illustre pesarese, croule sous les commandes du théâtre napolitain. Trois ballets et six opéras se suivent jusqu’en 1821, créés par les plus grands artistes du moment. Mais rien à faire, pas de triomphe à se mettre sous la dent.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le jeune compositeur se dit sans doute que ce qui a souri à son modèle Rossini, c’est encore l’opera buffa. Alors, il va adapter une pièce d’un dramaturge totalement oublié et contemporain du compositeur, Filippo Casari. Cette pièce est intitulée Rosella et c’est le librettiste Luigi Romanelli, un vétéran de 70 ans, qui se charge de l’adaptation de ce qui va devenir Elisa e Claudio, ossia l’Amore protetto dall’Amicizia (L’amour protégé par l’amitié).

Comme tant d’autres intrigues de l’époque, cette histoire raconte une romance contrariée entre la paysanne Elisa et Claudio, fils du comte local. Ces deux amoureux se sont mariés en secret et ont déjà fait deux enfants. Le comte Arnoldo, qui découvre ce manège (et ce ménage) avec consternation, ambitionne évidemment un mariage conforme au rang de la famille et veut que Claudio épouse plutôt Silvia, la fille di marquis Tricotazio. Et devinez quoi ? Silvia n’a pas du tout envie d’un tel mariage, puisqu’elle aime le valet Celso, qui s’est fait engager pour rester auprès d’elle et qui se trouve être un ancien étudiant de Claudio, dont il est resté l'ami fidèle…

Tout cela, c’est en quelque sorte l’histoire qui précède le début de l’opéra. Devinant que son fils en pince pour une autre, et pour qu’il se tienne tranquille, le comte Arnoldo a enfermé Claudio à double tour dans sa chambre pendant… un an, plongeant Elisa dans un grand désarroi : n’ayant plus de nouvelles, elle le croit parti et se sent délaissée, trouvant refuge avec ses enfants chez son amie Carlotta.

Le marquis arrive bientôt avec Silvia pour rencontrer le prétendant sous clé lorsque le rideau s’ouvre. Claudio, trop content de l’opportunité qui s’offre à lui, promet monts et merveilles à son père, mais promettrait jusqu’à la lune pourvu qu’il puisse retrouver Elisa. Qu’à cela ne tienne, mis au courant par son autre valet Luca, de l’existence d’Elisa et des deux enfants, l’aimable comte fait enlever ces derniers et fait chanter Elisa, qu’il entend obliger à renoncer à Claudio, en lui promettant une dot si elle trouve quelqu’un d’autre à épouser. Celso se propose pour mieux arracher à Luca le secret du lieu où se trouvent les enfants (en lui promettant la moitié de la fameuse dot, ce à quoi le glouton Luca ne résiste pas). Celso court libérer les enfants, tandis que Claudio, Elisa et leur amie Carlotta sont sur le point de s’échapper. Arrêtés par le marquis et le comte, ce dernier fait enfermer (c’est une manie) la pauvre Elisa, à la grande fureur de son fils. Mais  bientôt, la force de l’amour qui lie Silvia et Celso d’une part et Claudio et Elisa d’autre part vaincra les réticences des deux barbons et tout ce petit monde festoiera dans un happy end général.

Pour la partition, Mercadante met plusieurs atouts de son côté, grâce à son incontestable talent. Un peu de Rossini, un zeste de Cimarosa, un soupçon de Paisiello, le tout arrosé d’un peu de modernité dans l’instrumentation, voilà de quoi réussir la recette. Les interprètes choisis au San Carlo pour la première, voici deux siècles tout juste, sont à l’avenant : la Giorgi-Belloc incarne Elisa, Donzelli est Claudio ; les basses Lablache et De Grecis incarnent les vilains Arnoldo et Tricotazio ; tandis que Silvia est confiée à la soprano Carolina Sivelli. Des valeurs sûres qui vont s’avérer déterminantes.

Car c’est enfin un succès, important, pour Mercadante, qui sera repris abondamment en Italie, mais aussi un peu partout en Europe, en commençant par Londres et Paris en 1823. Un critique londonien dira qu’avec cette œuvre, Mercadante a « bâti une maison rossinienne où Cimarosa regarderait par la fenêtre ». Sa carrière est lancée.

Pour autant, l'opéra disparaît et un certain nombres d’éléments avec lui, notamment les récitatifs. Tout ceci ne reverra le jour qu’à l’occasion des 150 ans de la création, dans une nouvelle production du Teatro San Carlo et avec Virginia Zeani en tête d’affiche. Alors, pourquoi pas un bicentenaire ? Le fait est qu’il n’est pas aisé de trouver des extraits de ce melodramma semiserio (car on y pleure un peu aussi). Si l’intégrale (pirate) de cette résurrection de 1971 se trouve bien sur YouYube, avec un son détestable, on n’y trouve par ailleurs que l’ouverture guillerette et bien troussée, hélas jouée par un orchestre un peu fruste dans un son très réverbéré. Mais l’occasion est trop rare d’écouter une œuvre de Mercadante – surtout comique, lui qui ne fera ensuite que des opéras bien sérieux – pour qu’on ne boude pas notre plaisir !

 

 

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