Un jour, une création : 4 avril 1812, « un exemple de l’esprit français ».

Par Cédric Manuel | lun 04 Avril 2022 | Imprimer

François-Adrien Boieldieu a été quelque peu oublié à Paris lorsqu’il rentre d’un séjour de plusieurs années à Saint-Pétersbourg, où il a occupé le poste de compositeur de la Cour du tsar Alexandre Ier, qui l’y avait lui-même convié. De retour dans une capitale où les luttes intestines font rage dans le monde lyrique et où les Italiens ont pignon sur rue, Spontini en tête, il lui faut reconquérir le public et « se rappeler au souvenir des amis de l’art musical » comme il le dit. Il doit donc bâtir une nouvelle œuvre suffisamment ambitieuse pour y parvenir. 

Pour le livret, il a besoin d’une valeur sûre. Il songe à un grand mélodrame qui a remporté un franc succès quelques années auparavant, Jean de Paris, écrit en 1807 par un vieux routier de la scène parisienne, Benoît-Joseph Marsollier des Vivetières, pour le théâtre de la Porte Saint-Martin. C’est Claude Godard d’Aucourt de Saint-Just qui va en faire l’adaptation pour un opéra-comique en deux actes et ce livret sera d’ailleurs repris à l’identique par Romani pour le Gianni di Parigi de Donizetti. Mais c’est là une autre histoire !

Jean de Paris, c’est le futur roi Jean II, dit le Bon. Pas si bon d’ailleurs puisqu’il se fera sévèrement battre par les Anglais à Poitiers et sera fait prisonnier. Mais c’est aussi une autre histoire…

L’action du livret se situe en Navarre. L’aubergiste Pedrigo et sa fille Lorezza sont aux quatre-cents coups : la princesse de Navarre doit faire halte chez eux, et ils s’affairent vivement. Survient Olivier, serviteur d’un certain Jean, riche bourgeois de Paris en voyage (en réalité, c’est le Dauphin qui se déplace incognito pour aller à la rencontre de la princesse de Navarre, qui lui est promise mais qu'il veut un peu tester…), qui demande à Pedrigo l’hospitalité pour son maître, dont il décrit les qualités avec emphase au point de troubler Lorezza. Pedrigo, lui, ne veut pas de ce Jean dans une auberge qui s’apprête à accueillir une princesse. Olivier fait sonner dans une bourse des arguments très persuasifs et l’aubergiste oublie vite ses préventions.  

Mais voilà que l’imposant Sénéchal de Navarre, qui vient s’assurer que tout est prêt pour sa princesse, ne goûte pas du tout la présence d’un intrus, d’autant que Jean ne se laisse pas du tout intimider. Trop tard pour le chasser : la princesse fait une entrée solennelle, reconnaît illico Jean – tu parles d’un déguisement – mais décide de faire semblant de ne pas le remettre, juste pour jouer un peu.

Olivier, lui, ne tarde pas à courtiser Lorezza, pendant que Jean est désemparé par une mauvaise nouvelle : la princesse en aimerait un autre, ce qui crée un aimable quiproquo, puisqu’il va tout faire pour séduire la princesse dont il ne sait pas qu’elle n’en a nul besoin, puisque c’est bien le Dauphin Jean qu’elle aime. Poursuivant son subterfuge, elle demande à ce jeune bourgeois d’organiser le mariage avec celui qu’elle veut épouser, qu’elle décrit en détail à Jean…. Qui ne peut que se reconnaître. Les deux amoureux tombent dans les bras l’un de l’autre et se livrent à une dernière petite farce : ils réunissent tout le monde dans l’auberge et la princesse annonce qu’elle épousera ce Jean que voilà. Le Sénéchal manque d’en faire une apoplexie mais tout est bien qui finit bien lorsque tous apprennent la vérité.

Boieldieu s’en donne à cœur joie en écrivant une partition pleine de vie, aux échos presque rossiniens avant même que l’heure du cygne de Pesaro ait commencé à sonner, mais aussi d’une grande finesse, qui va subjuguer bien des observateurs. Weber, par exemple, qui dirige l’ouvrage à Prague deux ans plus tard et qui en loue la « mélodie bien mesurée, le plan des morceaux séparés et l’organisation générale, l’instrumentation excellente et soignée. ». Plus tard, lorsqu’il verra Jean de Paris à Dresde en 1847, Schumann s’enthousiasmera sans mesure (il mettra cet opéra au même niveau que les Noces de Figaro et que le Barbier de Séville, excusez du peu) pour son orchestration. Berlioz la citera également comme une grande œuvre en dépit de quelques réserves. Quant à Wagner, il verra dans cette partition un bel « exemple de l’esprit français ».

Dédiée au maître de l’opéra-comique, Grétry, modèle de Boieldieu, l’œuvre est créée salle Favart voici 210 ans aujourd’hui. Elle remporte un succès foudroyant qui permet d’un coup au compositeur de 37 ans de retrouver une place de premier plan dans la vie lyrique parisienne. Jean de Paris sera repris durant tout la première moitié du XIXe siècle avant de disparaître pour presque toujours, emportée par l’oubli qui entoure les grandes heures de l’opéra-comique à la française pendant plus d’un siècle. A telle enseigne que l’œuvre n’a été enregistrée que par l’orchestre  de l’ORTF en 1966 et qu’il ne reste en accès libre que l’ouverture, reprise d’un autre opéra de la période russe de Boieldieu, Abderkan. Cette partition, qui intègre quelques thèmes de l'opéra, a été bien mieux captée depuis par l’orchestre de la Svizzera italiana pour le label CPO, mais je ne résiste pas au plaisir de vous proposer ce vestige des nombreux enregistrements d’œuvres de ce répertoire dans les années 50 et 60, ici sous la direction de Jean-Paul Kréder.

 

 

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