Un jour, une création : 7 janvier 1903, une « allégorie chrétienne de l’amour »

Par Cédric Manuel | sam 07 Janvier 2023 | Imprimer

Ainsi Vincent Giroud, dans sa Brève histoire de l’opéra français, parle-t-il d’un opéra oublié de Vincent d’Indy, L’Etranger.

Peu de temps après son Fervaal, que l’on qualifie souvent de Parsifal français, d’Indy s’attelle à une nouvelle œuvre lyrique, dont l’histoire (écrite par le compositeur) ferait plutôt penser au Vaisseau fantôme. On ne pourra pas s’étonner que le très nationaliste d’Indy ait été taxé de wagnérisme, lui qui admirait tant son confrère saxon.


Henri Aubers, créateur du rôle titre

En effet, il est question dans L’Etranger d’un… étranger, qui a pour seul nom cette sorte d’étiquette qui vise à le maintenir à distance et qui vit chichement en paria près d’un village du nord de la France, au bord de la mer, où il est arrivé d'on ne sait où. Comme tout paria, il est soupçonné de toutes sortes de vilénies et autres diableries, alimentées par ses étranges errances successives, comme le Hollandais. Pour les villageois, c’est un sorcier maléfique. Cette seule accusation suffit à attirer l’attention de Vita, une jeune femme promise à André, un douanier qu’elle va vite délaisser pour rejoindre l’étranger, dont elle est tombée amoureuse, et qui se montre à l'occasion d'un incident impliquant le douanier et un contrebandier, à la fois charitable et humain face à la raideur impitoyable d'André. Bien qu'épris lui aussi de Vita, à qui il l'a avoué, l’étranger regrette en réalité d’avoir ainsi brisé la perspective de mariage bien rangé de Vita et décide de quitter le village. En souvenir et en gage de son amour, il confie à Vita un anneau. Or, cet objet n’est pas seulement précieux, il est aussi magique : il a le pouvoir de déchainer les tempêtes. Justement, Vita, hésitante, jette l’anneau dans la mer, qui se déchaine. On signale qu’un bateau est en perdition et l’étranger est le seul à vouloir aller le secourir. Vita part avec lui, et ils sont entrainés tous les deux au fond de la mer, tandis que les villageois entament un De Profundis de circonstance.


Claire Friché, la première Vita

Pourquoi une « allégorie chrétienne de l’amour » ? Parce que pour Vincent Giroud, Vita représente l’amour, qu’elle destine à un homme, André. Mais, hésitante, faisant vœu de chasteté, elle se tourne vers l’étranger, ce pêcheur qui est comme le Christ avec lequel elle se sacrifie et trouve donc l’amour véritable dans l’éternité.

Il n’est pas certain que le public du théâtre de La Monnaie où l’œuvre est créée voici 120 ans ait perçu le message mystique de la partition. L’ouvrage est accueilli sans enthousiasme, mais sans connaître l’échec de Fervaal. Repris à Paris en décembre suivant, l’opéra s’en sort à peine mieux, certains critiques le trouvant néanmoins dépourvu de ressort dramatique et d’intérêt musical. Cela s’explique sans doute par le caractère très cérébral de l’œuvre, que d’aucuns pourront trouver particulièrement bavarde. Il n’en reste pas moins que le style musical, très dense, attire l’attention de Debussy, qui ne cache pas son admiration pour la partition. D’Indy opère une sorte de synthèse précoce entre l’héritage wagnérien très perceptible avec plusieurs thèmes repris en leitmotivs, et les tendances symbolistes voire impressionnistes qui ont suscité l’intérêt de Debussy et s’avèrent profondément poignantes dans le second acte. En voici un extrait dans un enregistrement capté au Festival de Montpellier en 2010, avec Ludovic Tézier et Cassandre Berthon dans les deux rôles principaux, sous la baguette de Lawrence Foster.

 

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