Au pied de la croix

Stabat Mater

Par Christophe Schuwey | jeu 27 Août 2009 | Imprimer
On connaît surtout le Stabat Mater de Haydn au travers des interprétations «baroqueuses», principalement de Pinnock et Harnoncourt. Pas forcément idéale chez le second, magnifique chez le premier, cette oeuvre reste rare au disque. Ainsi peut-on se réjouir d’un nouvel enregistrement: l’œuvre est un véritable bijou, de son entrée dramatique et douloureuse à son final flamboyant, en passant par les larmes amères et surtout les plus tendres et célestes consolations. On s’en réjouit d’autant plus que le chef Frieder Bernius compte à son actif une magnifique exécution du Christus de Mendelssohn, oratorio laissé inachevé par la mort du compositeur, et du requiem de Brahms. Cette sensibilité romantique nous fait donc espérer une lecture nouvelle de Stabat Mater domaine investi jusque-là par les seuls chefs baroques.
Dès l’ouverture, on est surpris par la plénitude des timbres de l’orchestre de chambre du Würtemberg : on découvre ici un son riche et généreux. Bernius a choisi des tempi globalement lents, et c’est une judicieuse initiative: les cordes peuvent développer leurs phrases, et nous révéler toute la lumière que renferment des airs comme le «Videt suum dulcem natum», le «Fac me vere tecum» ou le duo «Sancta mater istud agas». De nombreux moments touchent au sublime et c’est toute la profondeur de ce Stabat Mater qui semble soudain émerger. Si certains passages manquent de dynamiques - le début, joué de manière un peu verticale, ou les accords peut-être trop appuyés du «O quam tristis», par exemple -, ils se voient mille fois compensés par l’absence de manières et d’artifices qu’on peut trouver dans d’autres versions: la beauté, riche et sans fard.
Les solistes s’inscrivent dans une ligne similaire: aucun maniérisme, des voix chaleureuses et généreuses, sans excès. La contralto Julia Amari dévoile une voix ronde, une ligne belle, calme et infiniment consolante: c’est l’interprète rêvée pour cette oeuvre, tant sa simplicité correspond à la douceur de ses deux merveilleux airs. Krisztina Laki, en soprano, dispose d’aigus aériens; malgré une belle interprétation, on regrette une légère tendance à creuser ses graves. Claes H. Ahnsjö, bien qu’un peu nasal, est un ténor dont la solidité de la ligne et le timbre sont tout à fait convaincants; certes, ce n’est pas Rolfe-Johnson, mais on tient là un magnifique interprète. La basse Richard Anlauf présente quelques défauts regrettables, dont une tendance à l’engorgement, des duretés dans l’émission et des graves profonds peu présents; sa prestation reste toutefois d’assez bonne facture, le timbre étant beau et les vocalises faciles.
Globalement, on retrouve là ce qu’on connaît de Bernius : des solistes aux voix séduisantes, plutôt larges, qui se fondent pourtant parfaitement dans la musique, pour un équilibre convenant parfaitement à ce répertoire. Quant au choeur de chambre de Stuttgart, on retrouve encore une fois la qualité qui le caractérise ; on y perçoit aussi l’habitude du répertoire romantique, ce qui n’est pas un défaut... bien au contraire.
Brilliant Classics nous propose là un Stabat Mater d’une superbe ampleur. Frieder Bernius est un peu ici ce que Michel Corboz est à la Messe en si : sans céder à la tentation des formations minimales et mieux que de prétendre renouer avec une hypothétique interprétation originale, voici un chef qui s’occupe de musique, confiant, avec raison, dans son sens de l’art. Voici donc, aux côtés de celle de Pinnock, une version entière, intense, spirituelle... et d’une radieuse beauté.
 
Christophe Schuwey