Emma ou la clé des songes

Emma Kirkby - Intégrale des Récitals

Par Maximilien Hondermarck | mar 09 Juin 2015 | Imprimer

Il y a des voix qui ouvrent certaines portes, vers des mondes qui nous étaient encore peu familiers. Pour beaucoup d’entre nous, Dietrich Fischer-Dieskau a été la clé qui nous a permis de marcher avec le Wanderer, de goûter au Lied, ce chant qui – nous francophones – nous paraît un peu étrange. Montserrat Figueras l’a été, elle, pour les rivages incertains de la Méditerranée, nous donnant à entendre l'émotion commune des religions du Livre. Emma Kirkby est une autre de ces voix-clés : le monde qu’elle ouvre, celui de Dowland, de Byrd et de Purcell, palpite au rythme du luth, résonne dans de vieilles pierres anglaises, nous convoque en des temps oubliés.

1978 : partout en Europe, c'est l'effervescence autour de la redécouverte de la musique dite ancienne. L'élégie de la Renaissance, les sonorités de ces cordes en boyaux et flûtes en bois ne sauraient se satisfaire de la grosse voix d'une cantatrice. Gommons le vibrato, allégeons le style, purifions la diction : il faut un ton à ce monde sonore qui s'ouvre. Ce sera celui d'Emma Kirkby.

A cette époque, avec ses robes à manches bouffantes et ses longs cheveux roux, on jurerait qu'elle fait partie du groupe ABBA. C'est pourtant la musique du temps d'Elisabeth 1ère qu'elle enregistre dans The Lady Musick, premier recueil de chansons organisé autour de quelques pages de John Dowland. Sortie quelques années plus tôt de Cambridge, où elle étudiait la littérature, on dit que Kirkby n'aurait jamais pensé devenir chanteuse. Seulement, elle est là au bon moment, au milieu des bonnes personnes : le luthiste Anthony Rooley, son futur compagnon, puis le chef Christopher Hogwood, fidèle camarade, tous trois réunis dans l’aventure L’Oiseau-Lyre. Dans cette bande à l'état d'esprit de pionniers, où tout déchiffrage devait être à la fois surprise et ravissement, Emma Kirkby se donne entière. Pureté de la ligne, singularité du timbre, ductilité sans ostentation ; et à la croisée de tout cela : la langue. Monde de musique, mais avant tout monde de paroles qui s’ouvre. Toujours Emma Kirkby sera humble serviteur du texte, pour que le monde d’aujourd’hui puisse percevoir les ressorts mélodiques de cet anglais naissant, de ces « thy » et de ces « thou » aujourd’hui disparus. Œuvre d’humilité et de générosité dont Purcell sera évidemment l’accomplissement ; parmi d’autres, Sweeter than roses en serait un sommet. Ces chansons sont des moments de musique chérissables entre mille.

Ce coffret nous donne aussi à entendre d’autres mondes plus tardifs qu’Emma Kirkby s’est attachée à arpenter. Haendel, Bach, où sa voix s’habille d’un orchestre, d’un décor ; des univers déjà plus complexes qui rendent peut-être moins justice à la singularité de sa démarche. On ne la trouve pas tout à fait à sa meilleure place dans Le Messie par exemple (But who may abide…?). Reste Mozart. On connaît son angélique Exsultate, jubilate. Enregistrés à la fin des années 80, ses airs de concert et d’opéras de jeunesse (Zaïde, Mitridate) sont également des trésors. Jamais elle ne s’aventura plus loin. Cosi fan tutte aurait été un prolongement idéal. Une porte restée close certes, mais tant d’autres grâce à Emma ouvertes !

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