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9 mars 1726 : Vous connaissez Orphée et Eurydice, mais connaissez-vous Orphée, Eurydice… et Orasie ?

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9 mars 2026
L’Orpheus de Telemann était créé en concert voici trois siècles tout rond

Ce 9 mars 1726, Georg Philipp Telemann a presque 45 ans (il les aura le 14 mars suivant). Il présente à l’Oper am Gänsemarkt de Hambourg un nouvel opéra (il n’en fera qu’une poignée) :  Orpheus oder Die wunderbare Beständigkeit der Liebe (Orphée, ou La merveilleuse constance de l’amour). On ignore qui en est le librettiste et il s’agit peut-être de Telemann lui-même, puisque le texte est directement repris de celui pour la tragédie lyrique éponyme de Michel du Boulay, écrite pour Louis Lully (le fils de …) en 1690 et que le livret de l’opéra de Telemann, écrit en allemand, intègre quand même des passages en français et en italien, langues qu’il connaissait bien.

Sans surprise, cet Orpheus est directement inspiré du mythe d’Orphée, qu’on ne présente plus, même si l’œuvre de Telemann s’efforce d’en renouveler l’intrigue. Il ajoute en particulier un personnage absolument central dans l’intrigue de son opéra, Orasie, reine de Thrace, qui aime éperdument Orphée et en conçoit évidemment une haine jalouse pour Eurydice, dont elle ordonne la mort avant de pousser les Bacchantes à tuer Orphée. Car ici, Orphée ne meurt pas de désespoir après avoir définitivement perdu son Eurydice, il est livré aux Bacchantes qui le mettent en charpie car Orasie ne supporte pas qu’Orphée la repousse après avoir échoué à sauver Eurydice… Mais la reine s’en repentira, en tout cas psychologiquement, lorsqu’elle s’apercevra qu’elle a permis aux deux amoureux de se réunir dans l’au-delà et se suicidera, espérant elle aussi rejoindre Orphée : voilà une relation à trois promise à durer éternellement… Le personnage d’Eurydice est bien sûr également partie prenante à l’action, elle qui est jusqu’alors souvent une victime passive de son sort. Son fantôme hante aussi le troisième et dernier acte.

L’œuvre se distingue également par sa synthèse des styles européens alors en vogue (ou plus ou moins à la mode) : l’orchestration dense et variée, davantage issue de l’école allemande, le sens théâtral et la solennité de l’opéra français, et le foisonnement vocal de l’opera seria italien. Telemann y démontre une maîtrise exceptionnelle des différentes formes musicales de son temps, mêlant récitatifs, airs, chœurs et danses.

La partition d’Orpheus est donc créée en version de concert voici trois siècles ce 9 mars. L’Oper am Gänsemarkt de Hambourg est alors l’un des principaux théâtres lyriques en Allemagne. Pourquoi en concert ? Sans doute en raison du contexte économique : l’institution traverse alors une période difficile sur le plan financier. Le public préfère les comédies et les œuvres plus légères que les tragédies à la française et se déplace moins pour ces dernières. Une version de concert a pu paraître moins risquée, même à Hambourg, où il est le patron incontesté de la vie musicale, et maître de chapelle des cinq églises de la ville depuis 1721. Pour autant, présenter en version de concert une nouvelle œuvre si ambitieuse et aussi quelque peu expérimentale avec les différentes langues employées, n’est pas rare dans le contexte de l’époque. Il faudra néanmoins attendre dix ans pour qu’une première version scénique soit créée, à Karlsruhe, sans véritable succès.

On ne redécouvrira ce bijou qu’assez récemment, bien qu’il ne bénéficie pas encore du renom ou de l’intérêt qu’il pourrait avoir face aux nombreuses productions d’Haendel, son cadet de 4 ans, ou d’un Hasse, qui commence à peine sa carrière dans ces années 1720. Cette redécouverte s’opère particulièrement depuis une vingtaine d’années, avec par exemple cet enregistrement signé Michi Gaigg pour DHM en 2011, avec Dorothee Mields en Orasie, et qui permet d’entendre un exemple d’alternance linguistique : récitatif en allemand et aria en italien. Vous trouverez une autre lecture – que vous trouverez peut-être plus incisive – par René Jacobs avec Dorothea Röschmann en Orasie !

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Georg-Philipp Telemann © DR

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