Isabelle Druet, alias Mademoiselle de Maupin

Tancrède

Par Laurent Bury | lun 01 Juin 2015 | Imprimer

Après les représentations dirigées en 1986 à Aix-en-Provence par Jean-Claude Malgoire, qui avait assuré la résurrection de l’œuvre dix ans auparavant à l’Opéra de Copenhague, le Tancrède de Campra avait fait l’objet d’une publication discographique chez Erato (1990). Trente ans plus tard, c’est à nouveau un live qui est livré au public par le label Alpha. En 1986, tout en saluant la révélation d’un chef d’œuvre de la tragédie lyrique, beaucoup avaient déploré le caractère hétérogène de la distribution aixoise, et la réussite partielle de la direction de Malgoire, plus à l’aise dans le pathétique que dans le brillant. Cela dit, c’était un peu la préhistoire, puisque la France vivait alors encore en l’an 1 avant Atys. Et les coupes opérées dans la partition avaient été sanglantes, puisque l’œuvre entière tenait sur deux disques, pour un total de deux heures et deux minutes ! Le présent enregistrement nous restitue donc enfin ce Tancrède sous un jour plus proche de sa réalité, et nous permet d’entendre quelques-uns des meilleurs éléments de la jeune génération de chanteurs français.

Giovanna au printemps prochain dans le nouveau Rigoletto de l’Opéra de Paris, Isabelle Druet mérite pourtant mieux que les emplois de duègne réduits à quelques notes. La musique baroque lui offre heureusement les grands rôles auxquels elle peut légitimement aspirer : on l’entendra bientôt en Pénélope du Ritorno d’Ulisse (voir l’interview qu’elle nous accordait en septembre 2013), et elle est le plus brillant élément de ce Tancrède, recréant les fastes de la créatrice du rôle, l’illustre Maupin, immortalisée par un roman de Théophile Gautier et première voix féminine aussi grave à se produire sur une scène lyrique. Même si son temps de « parole » est somme toute limité (elle n’apparaît qu’au deuxième acte, puis n’intervient qu’à la fin des actes 3, 4 et 5, mais pour des scènes assez développées), sa présence est suffisamment forte pour s’imposer. Sa rivale Herminie est pourtant excellemment campée par Chantal Santon. L’amante de Tancrède possède ici un fort beau timbre et une diction idoine, et elle se montre particulièrement touchante dans son grand air du troisième acte, « Cessez, mes yeux, cessez de contraindre vos larmes ».

Face aux dames, trois voix graves se partagent les rôles principaux, ce qui n’avait d’ailleurs pas manqué d’étonner les contemporains de Campra. Alain Buet en Argant sonne peut-être plus comme un père que comme un jeune amant, mais la participation de ce personnage se borne au premier acte et au début du troisième. Eric Martin-Bonnet, que l’on n’entend pas si souvent dans la musique baroque, est un fort bel Isménor, effrayant à souhait dans les différentes scènes où le magicien invoque les esprits infernaux. Benoît Arnould prête au rôle-titre une voix suffisamment large pour atteindre les extrêmes de la tessiture de ce héros dépressif, dont le livret explore surtout les atermoiements, et dont les derniers mots, lourds de souffrance, laissent l’opéra se terminer sur un silence.

Sans doute portés par leur chef habituel, les Chantres du centre de musique baroque de Versailles livrent ici une prestation plus convaincante que dans Les Danaïdes de Salieri : peut-être aussi sont-ils plus à l’aise dans cette musique, de près d’un siècle plus ancienne, et surtout l’expérience de la scène (le spectacle fut donné à Avignon et à Versailles) les aura-t-elle galvanisés. A la tête de l’ensemble Les Temps Présents, Olivier Schneebeli dirige le chef-d’œuvre de Campra avec beaucoup de pudeur et, s’il sait conférer la vigueur nécessaire aux moments guerriers comme aux divertissements chantés et dansés, on pourrait parfois souhaiter plus d’animation dans les récitatifs.