Un p’tit tour et resteront ?

38e International Hans Gabor Belvedere Singing Competition - Villach

Par Christophe Rizoud | dim 07 Juillet 2019 | Imprimer

« Un p’tit tour et puis s’en vont » pourrait-on chantonner pour résumer l’ultime épreuve de la prestigieuse Hans Gabor International Belvedere Singing Competition. Les finalistes, au nombre de quinze cette année, ne disposent que d’un seul air pour convaincre. Autant dire qu’il faut viser vite et bien si l’on veut marquer des points. Au pupitre, Alexander Joel dirige avec une conviction contagieuse le Kärntner Sinfonieorchester. Au contraire du public et des journalistes dans la salle, chargés de distribuer leur propre prix, le jury, composé d’un échantillon de directeurs des plus grandes maisons d’opéra du monde, a mis à profit les épreuves éliminatoires pour affûter son avis. Cela peut expliquer en partie le palmarès, déconcertant si l’on s’en tient à cette seule finale. 

En partie seulement. Les trois premiers prix, la soprano russe Valeriia Savinskaia, le ténor, ex -baryton, sud-africain, Boikhutso Owen Metsileng et la soprano slovaque Slávka Zámečníková, ont choisi un air d’opéra français comme fer de lance. Leur prononciation de notre langue, au mieux phonétique, au pire incompréhensible, suffirait à les disqualifier, mais la très faible proportion de francophones dans l’assistance leur évite la prise en compte de ce paramètre pourtant essentiel.

Autre poids dans la balance : convaincre ainsi en peu de temps exige de se jeter sur scène, comme on plonge dans un bain d’eau glacée. Cette précipitation tend à favoriser un expressionnisme de mauvais aloi. Autrement dit, certains en font des tonnes, à un point tel que l’on se demande comment ils ont pu franchir les épreuves éliminatoires sans que leur absence de style n’ait été sanctionnée, sauf à ce que les conditions de la competition et le stress justifient leurs débordements expressifs. C’est alors qu’une nouvelle écoute s’avérerait utile.


© Ferdinand Neumüller

Quels noms finalement retenir d’une soirée où certains candidats auraient eu besoin d’une seconde chance pour convaincre de leur légitimité ? La seule Française de la sélection pour commencer, Katia Ledoux, dont le velours du timbre, avec ce que cela signifie de moirure et de douces aspérités, fait sensation. Ses récents engagements à Graz ou Zurich montrent que d’autres ont été sensibles à ce matériel vocal d’exception. Sa carrière est déjà sur orbite mais pourquoi ne pas avoir choisi l’air d’Orphée de Gluck dans sa version française plutôt qu’italienne ? On suppose qu’au contraire de la majorité des autres finalistes, le syndrome du « u » et du « e » muet lui est épargné. Avec une voix de contraltino à l’émission haute, une gestion habile des changements de registre et des aigus percutants, Pablo Martinez semble vouloir marcher sur les brisées de son compatriote sud-américain, Juan-Diego Florez. Il lui reste à soigner ce qu’un légitime trac ne lui a pas suffisamment permis de peaufiner : sa palette de couleurs et d’effets. N’était un vibrato trop prononcé, Erica Petrocelli, soprano américaine comme son nom ne l’indique pas forcément, serait une Mimi vraiment émouvante. De par sa nationalité belge, Margaux de Valensart offre à l’Air des bijoux l’écrin linguistique adéquate. Un trille plus affirmé et un surcroît d’intentions lui auraient permis sans nul doute de grimper sur le podium. La technique irréprochable de Vero Miller, mezzo-soprano tout juste sortie de l’University of Theatre and Music de Munich, voudrait, au contraire de quelques-uns de ses camarades, plus de démonstration pour retenir l’attention. Les moyens exceptionnels de la soprano sud-africaine, Masabane Cecilia Rangwanasha, forcent l’adhesion du public, qui lui décerne son prix. Comment ne pas être emporté par un tel déluge de sons, dont aucune note, haute ou basse, n’est exclue. Viennent la confiance et les nuances, ces piani nécessaires pour qu’ensuite giflent davantage les « maledizione » de l’air de Leonora dans La forza del destino, et une étoile naîtra.

Si l’énumération vous paraît longue alors effacez de votre mémoire les noms précédemment cités pour ne retenir que celui d’Egor Zhuravskii. A seulement 23 ans, ce ténor russe chante « Kuda kuda », l’aria de Lenski dans Eugène Oneguine, avec une sobriété qui devrait servir d’exemple à d’autres. Preuve qu’il n’est pas besoin d’appuyer et de surligner pour que jaillisse l’émotion. La concentration est source d’une intensité douloureuse, proche de celle que notre imagination prête au malheureux Lenski. La voix possède des teintes automnales, inhabituelles dans sa tessiture et peut-être moins favorables à l’interprétation du répertoire italien mais le tracé inflexible de la ligne, l’assurance avec laquelle chaque note est empoignée, l’intelligence du texte sont chargés de promesses, qui vont au-delà d’un simple tour de chant. 


Palmarès 
  • 1er prix et prix de l’International Media-Jury: Valeriia Savinskaia, soprano, Russie
  • 2e prix et prix Hans Gabor : Boikhutso Owen Metsileng, ténor, Afrique du Sud
  • 3e prix : Slávka Zámečníková, soprano, Slovaquie
  • Prix du public : Masabane Cecilia Rangwanasha, soprano, Afrique du Sud
     
  • Prix Keune Prize (pour un chanteur à grand potentiel né après 1993) : Egor Zhuravskii, ténor, Russie
  • CS Rising Stars 2019 : Masabane Cecilia Rangwanasha, soprano, Afrique du Sud
     
  • Engagements :
    • Deutsche Oper Berlin : Valeriia Savinskaia, soprano, Russie
    • Operngala der Deutschen AIDS-Stiftung : Masabane Cecilia Rangwanasha, soprano, Afrique du Sud
    • Theater Dortmund : Valeriia Savinskaia, soprano, Russie 
    • Theater Erfurt : Katia Ledoux, mezzo-soprano, France
    • JPYAP at Royal Opera House Covent Garden : Boikhutso Owen Metsileng, soprano, Afrique du Sud et Egor Zhuravskii, ténor, Russie                
    • Teatro alla Scala : Hugo Laporte, baryton, Canada
    • Stadttheater Klagenfurt : Pablo Martinez, ténor, Colombie
    • Dzintari Concert Hall, Jurmala/Latvia : Pablo Martinez, ténor, Colombie 

 

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