En mai dernier, Charles Siegel rendait compte (Castellucci, maître imagier) du spectacle audacieux où le grand metteur en scène encadrait le Stabat de Pergolèse de deux œuvres de Scelsi, à la Cathédrale Saint-Pierre de Genève. Centré sur l’écoute, le remarquable concert donné à Dijon nous vaut le retour, attendu, d’Emmanuelle Haïm et de son Concert d’Astrée, pour un beau programme (*) dont l’aboutissement est ce célèbre Stabat mater de Pergolèse, introduit et mis en perspective avec des œuvres de quatre de ses contemporains : Durante, Domenico Scarlatti, Leonardo Leo et Pietro Locatelli. Pour ce faire, deux voix d’exception : Emöke Barath et Carlo Vistoli. Chacun chantera auparavant un Salve regina. Celui de Domenico Scarlatti, écrit pour soprano et cordes, puis, pour la même formation, celui de Leonardo Leo, en fa majeur (**).
Six instruments suffisaient à Barbara Hannigan. Ce soir, ils sont treize, y compris le positif tenu par la cheffe. Les violons et altos joueront les œuvres instrumentales debout, leur conférant ainsi une dynamique assurée. Un beau théorbe, placé à l’avant-scène, ajoutera ses couleurs et son ornementation à la basse continue, vigoureuse.
Autant le rapprochement des deux Salve regina, de deux compositeurs napolitains, en complément est bienvenu, autant, par-delà les apparences, le programme surprend par ses deux œuvres orchestrales. Durante ne nous laisse que fort peu de pièces instrumentales, auxquelles sa célébrité ne doit rien, et le cinquième de ses huit concertos à quatre, qui ouvre le programme, nous le confirme. Plaisant, mais très quelconque, malgré une lecture engagée. Quant à la Sinfonia funebre, souvent associée au Stabat mater, son attribution à Locatelli est pour le moins douteuse, comme l’anecdote relative à sa destination. Après le dramatisme du lamento initial, de l’alla breve et du grave, le non presto, avant l’andante conclusif, concertant, relève de l’esprit bouffe, pris très allant. On est très loin de Corelli, le maître de Locatelli…
Chacun des deux Salve regina convainc tout autant, sinon davantage, que le Stabat final, tant par leur qualité d’écriture que par la lecture dont nous gratifient nos solistes. Familier de la rhétorique baroque, et de sa syntaxe, Carlo Vistoli impressionne plus que jamais, et illustre magistralement Domenico Scarlatti. La voix sait se faire puissante, usant tout autant de messa di voce, se jouant des traits dont on oublie la virtuosité, des ornements (portamento…). Les couleurs qu’il donne à son émission, le galbe de ses lignes, les contrastes dont il joue, son articulation et son intelligibilité, les cadences, tout nous éblouit. Le bref premier adagio (ad te, ad te suspiramus), figuraliste, est d’une grande vérité dramatique. La douceur de la supplique finale (O clemens), précèdera l’ample Amen conclusif, qui fascine par sa longueur de voix. Est-il besoin d’ajouter que le Concert d’Astrée, parfaitement réglé, ne fait qu’un avec le soliste ?
Non moins intéressant, le Salve regina de Leo, d’un tout autre caractère, bien qu’écrit pour la même formation. Emöke Barath, bien connue des passionnés de baroque, éblouit dès la première phrase : ses couleurs, la longueur de souffle, l’aisance des aigus, la ligne, admirable, confirmeraient si besoin sont statut de prima donna. L’ambitus est aussi riche que large, les cadences et l’ornementation participent d’une virtuosité pleinement assumée ; les airs, de style très napolitain, le récitatif éploré ponctué avec légèreté par l’orchestre, la plénitude du dernier mouvement sont servis par une voix d’exception, sonore, qui sait se faire diaphane, souple, au service du texte et de l’ouvrage qu’elle sert avec humilité. Un grand bravo.

(c)Opera de Dijon
Oublions la Sinfonia funebre, sinon ses trois premiers mouvements, pour – enfin – accéder à l’émotion du Stabat mater de Pergolèse. On le sait, les vingt tercets, attribués à Jacopo da Todi, sont inégalement regroupés en 12 parties – autant de stations ? – suivies évidemment d’un Amen (presto assai), fugué. Il fait pendant au Fac ut arde, lui aussi fugué, duo splendide qui fermait le premier volet. Le style ancien se marie au style galant dont relève l’écriture de la plupart des autres parties. L’expressivité bouleversante est manifeste dès les entrées du premier tercet, où le tuilage des voix en imitation traduit l’infini souffle, la suspension du temps, avec les tensions douloureuses que créent les dissonances. Elle ne sera pas moindre dans le dernier duo (Quando corpus morietur), au dénuement extrême. Les voix se marient idéalement. C’est dans les mouvements lents que la gravité, la souffrance et la méditation s’expriment le mieux. Et on sait gré à la cheffe d’avoir évité les épanchements doloristes, qui font recette mais sentent le théâtre. Le premier air de soprano, Cujus animam gementem, surprend par le parti-pris heurté, anguleux de la lecture (Andante amoroso ?). Ce sera l’unique réserve. Car les voix et l’orchestre nous tiennent en haleine. Confié à la soprano, Vidit suum dulcem natum nous fascine, comme une scène lyrique chantée avec des moyens superlatifs. Non moins admirable est le Eja mater, qui suit, confié à notre contre-ténor. Contresens de Pergolèse ? On est toujours surpris de son illustration de l’ « Inflammatus et accensus », équivalent du Dies irae d’un requiem, dont la mélodie sautillante déconcerte. Même si on aurait apprécié des tempi plus retenus, sans renoncer aux contrastes délibérés de l’écriture, ne taisons pas notre satisfaction à l’écoute de deux très grands solistes dont l’illustration des trois partitions qui leur étaient confiées était aussi exemplaire qu’humble.
De ce concert de grande beauté, on retiendra moins le Stabat mater, quelles qu’en aient été les qualités, que les deux Salve regina, rares , et servis de façon magistrale. La salle, comble, qui a retenu son souffle ovationnera longuement les solistes comme Emmanuelle Haïm et ses musiciens. Deux bis, tous deux de Haendel, remercieront le public enthousiaste : le duo « Dolci chiodi, amate spine », de La Resurezzione, puis le duo « Who calls my parting soul from death », tiré de Esther. Mais n’aurait-il pas été préférable de ne point donner de bis, pour rester sur les dernières notes de ce magnifique Stabat mater ?
(*) 48h après Grenoble, avant 3 étapes ibériques qui aboutiront au concert donné à la Philharmonie de Paris, le 5 décembre. (**) Le programme de salle mentionne le Salve regina de D. Scarlatti comme écrit pour alto. On s’interroge. Certes chacune des œuvres était écrite pour castrat, mais Scarlatti mentionnait explicitement pour soprano (tessiture). La présence d’un contre-ténor dont le large registre correspond à celui d’une mezzo actuelle appelait-elle la modification de la destination de l’ouvrage ? Il fut largement diffusé du vivant du compositeur, au moins quatre copies manuscrites en témoignent (Naples, Bologne, Berlin, Münster), en la majeur. Celui de Leo est plus fréquent au concert depuis son édition moderne (Die Kantate, 1958).