C’est devant une salle comble que Roberto Alagna, élégamment vêtu d’un costume noir, fait son entrée sur la scène de Gaveau sous les acclamations du public. Souriant, le teint légèrement hâlé, notre ténor paraît en forme. Il annonce cependant qu’il rentre des Etats-Unis et que c’’est encore sous l’effet du « jet lag » qu’il s’apprête à chanter un programme qu’il qualifie d’« inchantable », avec un sourire complice, déclenchant l’hilarité des spectateurs et une nouvelle salve d’applaudissement. Le programme est en effet ambitieux. Après son « Tout Puccini » de l’an passé voilà qu’il dédie entièrement à Verdi ce nouveau récital qui comporte des airs pour différents types de voix, du ténor lyrique d’Alfredo au ténor héroïque d’Otello, alignant les opéras dans l’ordre chronologique de leur création.
La première partie, consacrée aux œuvres de jeunesse, débute avec I Lombardi, quatrième opéra de Verdi. Roberto Alagna aborde l’air d’Arvino avec un medium nourri et puissant, qui captive immédiatement le public. Le timbre se pare de couleurs cuivrées du meilleur effet. Quelques graillons trahissent une légère fatigue vite dissipée dès le morceau suivant : la déploration de Macduff, qui est interprétée avec une grande émotion, dans un silence recueilli. Vient ensuite la seule page en français du programme. Juxtaposer l’air de Gaston dans Jérusalem avec son équivalent dans I Lombardi est une idée particulièrement intéressante. Si l’on entend habituellement une voix plus lyrique dans cette page, Roberto Alagna convainc néanmoins par son style impeccable et sa diction souveraine. A la fin de l’air, Verdi a ajouté une cadence qui culmine au contre-ut, à l’attention de Gilbert-Louis Duprez, créateur du rôle de Gaston, que son ut de poitrine avait rendu célèbre. Roberto Alagna donne cette note en voix de tête, avec une infinie délicatesse qui réjouit l’assistance. C’est avec Luisa Miller que s’achève cette partie. Le grand air de Rodolfo, « Quando le sere al placido », et son récitatif particulièrement poignant sont interprétés avec un engagement dramatique intense qui révèle toute la détresse du personnage.
La deuxième partie s’ouvre avec la fameuse trilogie Rigoletto / trovatore / traviata, des ouvrages que le ténor a abordés à divers moments de sa carrière. A propos de « Parmi vedere le lacrime », craignant un trou de mémoire, il précise que la dernière fois qu’il a chanté cet air, sa première fille avait six mois, avant d’ajouter qu’aujourd’hui, elle l’a fait grand-père. Le public s’amuse tandis que nous admirons l’art avec lequel Roberto Alagna sait créer une complicité bon enfant avec ses admirateurs. Le ténor chante avec aisance ces trois pages qui mettent en valeur son legato, son art de varier les couleurs et d’habiter les mots. Si l’absence de cabalette à la suite de « Parmi veder le lacrime » et « Lunge da lei » ne se fait pas sentir, en revanche « Di quella pira » manque cruellement après « Ah si ben mio ». Roberto Alagna le sait bien, c’est pourquoi il comblera ce manque dès le premier bis. Entretemps il livre une interprétation mémorable de la grande scène qui ouvre le troisième acte de La forza del destino, « La vita è inferno all’infelice ». Sa voix puissante et souveraine, ses nuances subtiles et l’impact émotionnel saisissant dont il charge cette page, tout concourt à déclencher une interminable ovation. En bis, nous l’avons dit, Roberto Alagna propose un « Di quella pira » – dans le ton – précise-t-il, avec un ut longuement tenu, une « Donna è mobile » qui lui permet de faire briller ses aigus une dernière fois et une mort d’Otello poignante. A la fin du concert, il annonce qu’il reviendra à Gaveau la saison prochaine, pour la quatrième année consécutive, avec un programme surprenant, sans en dire davantage.
A la tête d’un orchestre Colonne en bonne forme, en dépit d’un ou deux légers écarts de justesse dans l’introduction de « Celeste Aida », Giorgio Croci, toujours attentif à son interprète qu’il a souvent accompagné à la scène comme au disque, propose une direction efficace dans le respect des styles de chaque ouvrage. Si l’ouverture de La forza comporte quelques effets par trop retentissants dans sa conclusion, celle de Luisa Miller est parfaitement équilibrée. Soulignons enfin la superbe introduction de l’air « La vita è inferno all’infelice » et son impeccable solo de clarinette.


