27 janvier 1901 : « È morto Verdi ! »

Par Cédric Manuel | mer 27 Janvier 2021 | Imprimer

L’édition du grand quotidien milanais Corriere della sera datée du lundi 28 janvier 1901 n’affiche en Une qu’un seul titre, qui barre, sous un épais bandeau noir, toute la large page du journal , sur 5 colonnes à la typographie serrée des journaux de l’époque : « La morte di Giuseppe Verdi ». Une édition spéciale, qui sera suivie d’une autre le jour suivant. La nouvelle couvre également les Unes de tous les journaux de la péninsule, d’Il Secolo à Il Tempo, d’Il Messaggero à La Stampa. Dans les rues, les vendeurs s’époumonent : « Verdi est mort ! Verdi est mort ! ». Les suppléments illustrés des mêmes grands quotidiens rivalisent de portraits et d'évocations de la chambre mortuaire, aujourd’hui reconstituée dans la villa de Sant’Agata entre Plaisance et Parme. Les éditions spéciales se succèdent. En France, la nouvelle, plutôt factuelle, occupe souvent la première page des principaux quotidiens. Dans Le Journal, c’est Catulle Mendès qui dresse l’éloge du compositeur dans un long article sobrement titré « Verdi » en grosses lettres. 


La Une du Corriere della Sera du 28 janvier 1901

Mais en Italie, l’événement dépasse en retentissement jusqu’à l’assassinat de son roi l’année précédente, la mort du vieux Garibaldi en 1882 ou celle de Manzoni en 1873. Giuseppe Verdi, depuis longtemps devenu le monument national d’une Italie unifiée à défaut d’être toujours unie, s’était doucement éteint la veille, au Grand Hôtel de Milan, où il descendait très régulièrement dans ses dernières années et particulièrement après son veuvage en 1897. Il ne pouvait guère effectuer de longs voyages, bien que sa constitution robuste lui ait permis de récupérer assez vite toutes ses facultés après le choc de la perte de Giuseppina Strepponi. Il allait donc, jusque dans les dernières semaines de 1900, de Gênes à Milan, en passant par sa villa. 

De fait, Verdi reste très actif. Sa vie est rythmée par des rencontres entre amis et admirateurs, par de longues promenades, par des jeux de cartes et par la visite du chantier de la Casa di riposo, qu'il fait construire à Milan pour y accueillir les musiciens nécessiteux dans leurs vieux jours. C’est la grande œuvre de la fin de sa vie, initiée à peu près au moment de Falstaff, car il ne supportait plus de voir des musiciens mourir dans la misère. Il lèguera d’ailleurs une grande partie de sa considérable fortune à des œuvres. Toujours très vif lorsqu'il s'agit de monter une nouvelle production de l'un de ses opéras ou de créer à Milan (après Paris) les Quattro pezzi sacri, il régit tout et écrit aux uns et aux autres avec la même plume acerbe, notamment pour dénoncer les rumeurs, qui reprennent, d'un prochain Roi Lear, le rêve d'une vie, qui ne verra pas la première note ; ou pour rechercher de l'argent pour la Casa di riposo, qui finit par voir enfin le jour. C'est d'ailleurs le 1er janvier 1900 que le maire de Milan et tout le Conseil municipal, venu présenter ses vœux au maître, lui annonce que la Casa a obtenu le statut d'institution de charité. Après avoir fait son testament, au mois de mai suivant, Verdi n'a plus qu'à attendre. Il se plaint qu' il ne parle plus, ne lit plus, n'écrit plus, ne joue plus aux cartes et que ses jambes ne le portent plus. Mais il ajoute qu'il se plaint depuis toujours et que c'est même l'une de ses qualités. Dans ses dernières lettres, il exprime une sorte de lassitude. L'âge lui pèse et il dit végéter. Vienne la mort.

Le matin du 21 janvier, Verdi attend le médecin de l’hôtel, qui vient le voir régulièrement. Il n’est plus sorti depuis plusieurs jours en raison du froid très vif qui règne alors, et dont il dit avoir peur. Il finit de s’habiller assis sur son lit et boutonne sa veste tandis que la femme de chambre s’active près de lui. Soudain, il est pris de tremblements, comme frappé de stupeur. L’employée, inquiète, lui demande ce qu’il a et il répond dans un souffle : « un bouton de plus, un bouton de moins », avant de perdre conscience. Sa fille adoptive, Maria, qui loge à côté, accourt aux appels à l’aide de la femme de chambre, de même que le médecin. Verdi vient d'être victime d’une attaque cérébrale et se trouve partiellement paralysé. 


Verdi sur son lit de mort - Photographie de Guigoni et Bossi pour L'Illustrazione italiana du 3 février 1901

Dans Milan, la nouvelle ne tarde pas à être connue partout. On ne parle plus que de cela, même après l’annonce de la mort, le jour suivant, de la reine Victoria. Comme entrée dans une sorte de grande veillée funèbre, toute la ville se met à vivre au rythme du vieux cœur fatigué. Tout autour de l’hôtel, de la paille est disposée sur la chaussée pour atténuer les bruits de la circulation, dont le trafic est détourné. Aucun nouveau client n’est admis dans l’établissement. Le jeune roi Victor-Emmanuel III demande le jour même un bulletin de santé à actualiser toutes les heures. Les jours passent ainsi, comme suspendus, attendant la nouvelle que l’on sait inéluctable. Arrigo Boito, l’ultime librettiste, admis dans le cercle rapproché du compositeur, se dit alors frappé par la ressemblance de Verdi, allongé la tête sur sa poitrine et le visage fermé, avec le célèbre buste de bronze aux traits farouches réalisé par Vincenzo Gemito. Le soir du 26, alors qu'il se trouve dans un coma profond, la résistance de Verdi semble arriver à son terme. On éteint toutes les lumières de l’hôtel dans la rue et l’on tire tous les rideaux, jusqu’au dernier souffle du compositeur.

Le lendemain, peu avant 15 heures, dans la vaste chambre du Grand Hôtel de Milan, le Dr Grocco, médecin personnel du compositeur depuis 12 ans et qui veille sur son patient jour et nuit depuis qu’il a été prévenu de son attaque, fait le signe fatidique au directeur de l’hôtel, Giuseppe Spatz. C’est ce dernier qui, sans un mot mais avec des larmes et un geste fataliste qui disait tout, annonce la mort de son hôte illustre aux journalistes amassés dans le hall. La nouvelle se répand alors dans la ville, puis dans toute l’Italie, comme une trainée de poudre. Devant l’hôtel, une foule silencieuse s’amasse bientôt.

Si Verdi a besoin d’un test de ce qu'il représente à l’heure de sa mort, il suffirait que son esprit parcoure Milan, puis toute l’Italie, dans les heures suivantes. Outre la foule rapidement amassée devant l’hôtel, il verrait fenêtres et monuments se couvrir de voiles noirs ballotés par le vent comme les rideaux d’une ville fantomatique. Il verrait les magasins fermer les uns après les autres, pendant plusieurs jours, avec un simple panneau sur la porte : « Lutto nazionale » (Deuil national). Il verrait les drapeaux cerclés d’un crêpe noir. Il verrait les théâtres fermer et les concerts d’hommage se multiplier, à même la rue grâce aux traditionnelles bande, qu’il aimait tant. Il verrait, lui, le sénateur à vie depuis 1874 et qui ne siégeait guère, le Sénat se réunir dans la soirée et prononcer une avalanche d’éloges funèbres. Il verrait la Chambre, lui qui a également été brièvement député, faire de même dès le lendemain, prolongeant d’une semaine entière le deuil décrété par le roi. Il les entendrait dire, comme ce député : « Nous pouvions nous tourner vers lui avec fierté car, grâce à lui, nous comprenions que nous étions des Italiens, des frères ». Il en serait peut-être été gêné, lui qui dédaignait les honneurs pourtant si nombreux, mais pas les compliments. Même les églises, que cet agnostique anticlérical ne fréquentait guère (ce qui n’empêche pas le quotidien La Croix, en France, d’affirmer sans rougir dans son édition du 29 janvier que dès sa maladie déclarée, Verdi avait sollicité et obtenu la bénédiction du pape Léon XIII…), portent le deuil.


Le cortège des secondes funérailles, le 27 février 1901

« Deux prêtres, deux cierges et une croix ». Voici tout ce que Verdi a inscrit dans son testament pour son service funèbre, qu’il voulait le plus simple possible, « sans chants ni musique ». C’est compter sans les 200 000 milanais qui entourent le catafalque lors de la première cérémonie du 30 janvier, pour l’inhumation de Verdi au cimetière monumental de Milan, auprès de Giuseppina. 200 000 personnes, recueillies dans la même peine et dont la rumeur ne couvre pas même le pas des chevaux du détachement de la garde d’honneur du Royal Savoie, le régiment le plus prestigieux de la couronne. Une « onde de silence », écrira un journaliste présent, « les funérailles de l’âme sonore » de l’Italie, dira l'écrivain Filippo Marinetti.

Deux jours plus tard, la Scala rouvre avec un programme de circonstance : les ouvertures de Nabucco et des Vêpres siciliennes, le chœur d’I Lombardi, le prélude de l’acte III de Traviata, le quatuor de Rigoletto – avec Caruso – des duos de divers opéras, sous la direction d’Arturo Toscanini. 

Le 27 février suivant, par autorisation spéciale du Sénat, les dépouilles du couple Verdi-Strepponi sont transférées du cimetière de Milan à la Casa di riposo. Pour cette translation, plusieurs centaines de milliers de Milanais se rassemblent à nouveau. À la sortie du cimetière, Toscanini dirige le « Va pensiero » de Nabucco, entonné par plus de 800 choristes, lesquels interprèteront le « Miserere » du Trouvère à la Casa di riposo. C’est là que repose Verdi, aux côtés de Giuseppina, sous la chapelle de l’édifice. Dans son cercueil, le compositeur aurait demandé à sa fille adoptive qu’on plaçât sous sa tête la partition du Te deum, l’un des Quattro pezzi sacri, dernier ensemble de partitions dont la composition s’est étalée entre 1888 (Ave Maria, révisé en 1898) et 1897. Verdi, l’homme de théâtre tire sa révérence avec de la musique sacrée.

Bien que ce soit le Stabat mater qui ait été réalisé en dernier, c’est donc le Te Deum, achevé en 1896, justement dirigé par son créateur Toscanini – ici en 1954 – que je vous propose pour commémorer le 120ème anniversaire du dernier jour de Verdi. Le hasard, toujours aussi étrange, en a fait un écho à celui du premier de Mozart.

https://youtu.be/cOxogoeZxK0

 

 

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