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12 janvier 1876 : Ermanno Wolf-Ferrari ou le contretemps volontaire

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Zapping
12 janvier 2026
Le compositeur italo-allemand est né voici 150 ans

Ermanno Wolf-Ferrari est né voici tout juste 150 ans à Venise. Il est immédiatement marqué par la double appartenance culturelle liée à ses origines familiales puisque son père, August Wolf, est un peintre allemand alors renommé, qui excelle dans les copies d’œuvres de grands peintres vénitiens.  August Wolf mourra d’ailleurs à Venise en 1915. La mère du petit Ermanno, Emilia, est italienne, vénitienne également et issue d’une famille très enracinée dans la cité et notamment dans sa vie culturelle.

Si Ermanno adopte plus tard le double nom Wolf-Ferrari (vers 1895), c’est précisément parce que c’est sa mère qui a eu une influence déterminante pour son propre développement artistique. C’est elle qui le pousse à parler l’italien et pas seulement l’allemand, c’est elle qui raffermira toujours son lien à Venise, et surtout c’est elle qui l’initie à ce qui va fonder tout son répertoire : l’art dramatique italien et la comédie, qui auront plus d’influence encore que l’apprentissage de la musique, beaucoup tourné vers l’Allemagne. Wolf-Ferrari dira plus tard qu’il était « Italien par l’âme, Allemand par la méthode ».

Très tôt attiré par la musique, il part ainsi étudier à Munich, où il reçoit une formation rigoureuse en contrepoint et en composition. Contrairement à la plupart des compositeurs italiens de sa génération, il ne se rattache pas directement à la tradition « vériste », mais se tourne vers un idéal plus classique, influencé autant par Mozart que par la tradition italienne du XVIIIᵉ siècle.

Si, au départ, à la suite de sa formation germanique marquée par l’influence de Brahms notamment, il compose des œuvres plutôt instrumentales, c’est à partir de cet apprentissage de l’Italie et de Venise qu’il va se spécialiser dans le genre de la comédie en adaptant pour la scène lyrique des pièces de Carlo Goldoni, véritable révélation artistique pour lui. Il redonne ainsi vie à la Venise du XVIIIᵉ siècle avec élégance, humour et un vrai raffinement sur le plan musical.

Le Donne curiose (Les femmes curieuses), en 1903, sont le premier succès d’un genre un peu à part, avec un langage très personnel fait de clarté et de raffinement, avec de surcroît un vrai sens mélodique, un orchestre allégé par rapport aux normes de l’époque, des formes classiques et une parfaite assimilation du rythme de la comédie et du théâtre. Ses chefs d’œuvre suivants, I quattro rusteghi (1906), Il segreto di Susanna (1909), sont surtout joués en Allemagne et en Autriche, avec un grand succès. Il y est considéré comme le nouveau grand maître de l’opéra comique moderne.

Professeur au Mozarteum de Munich après avoir dirigé le conservatoire Benedetto Marcello de Venise, il y jouit ainsi d’un grand prestige mais la Première Guerre mondiale stoppe net son élan créatif, devenu trop décalé et, de surcroît, partagé entre deux cultures belligérantes l’un contre l’autre. Sa musique, c’est alors un peu ce que sera son « Monde d’hier » à lui, teinté de mélancolie.

Par ce style, coincé entre le vérisme et ses avatars, qui dominent alors la scène lyrique, et les avant-gardes naissantes en Europe, qui tournent peu à peu le dos à la tonalité, Wolf-Ferrari reste en effet fidèle au langage tonal et néoclassique. Par conséquent, la popularité qu’il acquiert avant la Première Guerre mondiale, s’effrite ensuite, car on le juge passé de mode dans un monde devenu plus sombre, avec de surcroît peu d’effets théâtraux spectaculaires dans sa musique. Cela le marginalise progressivement après 1920 et malheureusement jusqu’à aujourd’hui.

Car les années 20 ne permettent pas de retour en arrière. Les musiciens et les mélomanes regardent ailleurs. Les œuvres de Wolf-Ferrari, dont Sly (1927) sont beaucoup sombres, tournées vers l’individu et ses drames personnels. S’il renoue brièvement, dans les années 30, à la comédie plus légère (La Vedova scaltra, 1931, ou La Dama boba en 1939, par exemple), le (sou)rire ne se départit pas de cette mélancolie nostalgique.

Car, outre son style et son langage, l’homme Wolf-Ferrari ne trouve plus non plus sa place dans son temps et dans les déchirements violents du siècle. Monarchiste sans prosélytisme aucun, très imprégné de sa culture bourgeoise vénitienne, cosmopolite par ses origines mêmes, il n’adhère pas vraiment aux thèses fascistes, mais il ne les combat pas non plus. Il rejette toutefois toute instrumentalisation politique de la musique et ne profite pas davantage de ses œuvres pour faire passer un quelconque message de cette nature. Cette neutralité désabusée lui vaudra des suspicions de tous côtés. Tiède et peu fiable pour les fascistes, compromis voire complaisant pour les antifascistes.

Pour autant, fidèle à ses principes, il n’a pas composé de musique de propagande et n’a pas bénéficié d’honneurs particuliers, notamment de la part de Mussolini, contrairement à certains de ses contemporains.

Retiré à Venise et dans ses environs où il a finalement toujours vécu après son retour d’Allemagne, il vit douloureusement la Seconde Guerre mondiale, reclus. Il n’écrit plus guère, mais revient davantage à des compositions plutôt instrumentales. Dépassé, incompris, oublié, il meurt en janvier 1948.

Son œuvre revient, de loin en loin, à l’affiche des maisons d’opéra. Elle le mérite : si sa finesse ou son élégance ont pu paraître surannées et peuvent le paraître encore, ne nous feraient elles pas un peu de bien dans ces temps de brutalité ? Après tout, comme disait quelqu’un, la légèreté n’est pas le contraire de la gravité. Elle ne l’est que de la lourdeur.

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