5 questions à Franco Pomponi

Par Raphaëlle Duroselle | lun 07 Juin 2010 | Imprimer
A la fois romantique et rebelle, mélange presque mystérieux d’adolescent et d’homme mûr, Franco Pomponi aime la singularité. Il est, il joue, il fait les deux… À l’image d’Hamlet avec qui le baryton a fait presque corps et âme à l’Opéra de Marseille1. Ce personnage, il l’aborde de façon admirable avec une voix splendide, un jeu de scène d’une intensité rare. Rencontre avec une révélation.
 
 
Cela fait trois fois que vous interprétez Hamlet. Peut-on parler d’une vraie rencontre ?
Je me sens proche d’Hamlet depuis des années. Je me rappelle cet acteur américain Randall Dik Kim et de son incroyable performance dans la scène de la chambre avec Gertrude. Ce souvenir est resté gravé dans ma mémoire. En règle générale j’ai vu beaucoup de bons acteurs et des versions différentes comme celles de Franco Zeffirelli et de Laurence Olivier… Mais lorsque l’opportunité de jouer Hamlet s’est présentée pour la première fois, un travail plus en profondeur a été nécessaire. A cet instant, Hamlet a été une vraie rencontre. J’ai lu la pièce de Shakespeare avec attention. Je suis retourné à la source avec l’histoire de Saxo Gramaticus qui inspira sans doute le Hamlet de Shakespeare. Cette œuvre m’a donné un réel éclairage sur la revanche d’Hamlet, sa folie déguisée, le rapport entre Claudius et Gertrude … Je me suis aussi tourné vers les grands penseurs comme Freud, Jüng ou Joseph Campbell afin de comprendre leur vision d’Hamlet et cette part de lui que nous avons en nous. Je pense qu’il est difficile de dresser le portrait du personnage d’Ambroise Thomas avant d’avoir compris celui de Shakespeare. Thomas ne nous donne que des petits signes. Le reste c’est à l’artiste de le découvrir… J’ai réalisé ainsi que je pouvais aller très loin dans le rôle. Le compositeur ne limite pas l’artiste, au contraire, il lui donne un vrai terrain de jeu à explorer. Avec toutes ces recherches, j’ai découvert qu’Hamlet était le fils d’un roi guerrier, que lui-même était un excellent soldat et une fine lame. (Dans la pièce il tue Laërte en duel). Donc cet homme si compliqué, qui a cette image si brillante et poétique de l’humanité et qui vit dans une véritable introspection, est aussi un tueur exercé. Hamlet est tellement paradoxal qu’il en devient un personnage merveilleux à interpréter.
 
Qu’en est-il vocalement ?
Pour un baryton c’est un tour de force. Vous avez trois arias majeurs, vous avez ce magnifique dolcissimo « être ou ne pas être », cette incroyable scène dramatique avec Gertrude et cette scène de folie à la fin du premier acte. Hamlet est un personnage avec qui vous voyagez très loin. Il se passe une journée entière entre le début et la fin. Pour un baryton c’est un cadeau merveilleux que de chanter ce rôle. Aucun personnage, à part Don Giovanni peut être, ne lui ressemble. La première fois que je l’ai interprété, il m’a fallu trois mois, non pas à apprendre le texte, mais pour faire vivre en moi le personnage, dans mon corps et mon esprit. Le chanter du début à la fin demande une vraie forme physique. Mais lorsque vous avez cet homme en vous, tout devient presque organique et le reste se fait tout seul comme une évidence.
 
A chaque fois que vous avez joué Hamlet, l’avez-vous abordé de la même manière ?
Non, je l’ai abordé à chaque fois d’une façon différente. La première fois j’ai vraiment ressenti et fait vivre cette tristesse, cette douleur qu’il a au fond de lui. On remarque d’ailleurs une certaine noblesse dans sa tristesse. Hamlet est un homme très brave qui n’a pas envie de vivre dans la douleur. La seconde fois, j’ai abordé ce rôle par le biais de la revanche, de la vengeance. Sur cette production à Marseille mon sentiment est encore différent. Cette fois, je ressens plutôt de la haine, du cynisme. J’ai découvert qu’Hamlet est quelqu’un qui vit dans le contrôle permanent. Il est toujours à la frontière de la folie. Je devais savoir comment jouer cette attitude border line. Hamlet va t-il devenir fou ? La situation va t’elle s’inverser ? Autant de questions auxquelles j’ai essayé de répondre et qui m’ont poussé à aller toujours plus loin dans la compréhension du personnage.
 
Et le travail avec le metteur en scène Vincent Boussard ?
Ma rencontre avec Vincent a été intéressante et très constructive. Il est arrivé avec sa vision à lui du personnage, mais très vite il m’a laissé mon espace. Cela a merveilleusement bien fonctionné car nous étions sur la même longueur d’onde. Les répétitions se sont déroulées dans un esprit de connivence. Nous n’avons pas arrêté lui et moi de tester, d’essayer jusqu’à obtenir de vrais résultats. J’aime ce genre de direction. En tant qu’acteur, c’est fantastique parce que Vincent voit les choses vers lesquelles j’essaie d’aller et s’il perçoit des difficultés, il m’oriente automatiquement vers ce que je désire. Cela est formidable. Dans cette distribution, tout le monde était bien préparé. Chacun est allé loin dans la recherche de son personnage et il y a eu une réelle entente entre nous. Nous avions les mêmes envies. Cela a été facile ensuite d’improviser et de tenter ensemble toutes ces choses. Spécialement avec Marie-Ange Todorovitch notamment dans le duo si violent entre Gertrude et Hamlet. Tous les deux, nous sommes allés loin pour donner l’impression que cette violence était réelle. Au bout du compte elle l’était parce que nous n’avons mis aucune barrière. Marie-Ange était tellement dans son rôle. C’est cela que j’aime. Il y avait le feu dans ses yeux, dans les miens, c’était incroyable et entraînant.
 
Vous jouez la moitié de votre temps aux Etats-Unis et l’autre moitié en Europe. Vous dites avoir un faible pour l’Europe. Pourquoi ?
L’opéra est la marque de fabrique de la société européenne. L’art lyrique fait vraiment partie des mœurs chez vous. Cela commence à venir aux Etats-Unis, mais nous avons quand même 300 ans de retard. Il existe évidemment un vrai groupe de gens passionnés, qui aiment l’opéra mais ce n’est pas comme en Europe où tout transpire l’opéra. Prenez Vienne par exemple, les rues portent les noms des compositeurs, de même à Paris… Il existe un tel respect de l’art, une réelle attention portée aux artistes. En Amérique il plane toujours cette image négative autour des artistes. Ce sont des gens pauvres, sans travail, sauf si vous êtes une super star de cinéma. Nous sommes tous des artistes, des créateurs et je pense que l’Europe le comprend mieux.
 
Propos recueillis par Raphaëlle Duroselle
 
1 Lire le compte-rendu de Maurice Salles
© Raphaëlle Duroselle

 

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