5 questions à Ludovic Tézier

Par Christophe Rizoud | ven 04 Mai 2007 | Imprimer
Après Don Carlos la saison dernière - à Toulouse en italien, à Strasbourg en français - vous abordez un nouvel opéra de Verdi : Un Bal Masqué à l'Opéra Bastille du 4 juin au 13 juillet ; Posa et Renato : même voix, même combat ?
C’est un fait : il existe des similitudes entre les deux partitions. Toutefois, à mon sens, le rôle de Renato est encore plus exigeant. On peut même le trouver « mal écrit » si l’on ne se réfère qu’au fameux air « Eri tu » qui est une accumulation de difficultés vocales, peut-être sans équivalent dans toute l’oeuvre de Verdi pour ce qui concerne les barytons. Par ailleurs, le redoutable air de la mort de Posa implique la mort de Posa ! Autrement dit, la fin des soucis… Ce n’est pas le cas pour le grand air de Renato où l’on doit se livrer sans compter tout en gardant conscience que la soirée est loin d’être finie. On ne peut pas pour autant s’économiser : la musique à ce moment de la partition est extrêmement exigeante et le public ne l’est pas moins… Non, il faut le bien chanter tout en évitant de se laisser emporter trop loin par les émotions. Pas facile…
Votre nationalité et la clarté de votre diction vous désignent naturellement pour défendre le répertoire français, hélas trop souvent négligé. N'avez-vous pas envie de jouer les Jeanne d'Arc ?
Jeanne d’Arc est devenue Jeanne après qu’on lui eut confié une armée… Je ne décide pas de la programmation des théâtres de la « doulce France » et du reste du monde… Et puis à choisir une croisade, je préfère celle des chanteurs français. Notre répertoire, s’il en vaut la peine – ce dont je ne doute pas un instant - survivra s’il est bien défendu… Le fait que la France ait encore de beaux chanteurs dans les trente ans qui viennent me préoccupe plus. On a chanté chez nous et l’on chante encore parfois comme nulle part ailleurs… Pas mieux, et sans doute pas moins bien, mais surtout différemment. L’espoir que cela dure m’engage tous les soirs sur scène. Mais parfois, dans cet engagement, on se sent seul et il y a peu à parcourir entre Jeanne d’Arc et Don Quichotte… Et puis c’est en chantant dans la langue de nos voisins que nous leur communiquons le goût de nous écouter et, par conséquent, celui de savourer notre répertoire. Les chanteurs français aujourd’hui maîtrisent toutes les langues du répertoire, qu’on se le dise ! La quasi totalité de mes engagements à l’étranger concerne des rôles allemands, italiens ou russes… Scala de Milan, Liceu de Barcelone ou Staatsoper de Vienne, on n’y boude pas mon accent du terroir… Plus sérieusement, on assume moins en France de nous programmer en langue étrangère. C’est ridicule et c’est nier le travail de toute cette génération qui entend, au même titre que les Américains par exemple, toucher un peu à tout avec talent. Je le dis tout haut : il n’y a pas que le répertoire français pour les chanteurs de l’Hexagone et si l’on veut qu’ils défendent bien ce répertoire, si difficile par ailleurs, il faut les laisser s’exprimer dans tous les autres idiomes et style musicaux.
Si votre chant reçoit régulièrement de nombreux éloges, votre jeu sur scène en revanche fait moins l'unanimité ; que répondez-vous à ces critiques ?
Rien, on a le droit de ne pas comprendre, dans un monde où l’on dit et montre tout, celui qui n’agite pas ses bras. Je sais pour ma part combien intensément je peux vivre certaines soirées… Combien je peux laisser sur scène de moi-même, de mes émotions, de mes joies et de mes peines. Cela ne fait pas de moi un grand acteur, me direz-vous ? C’est vrai, je ne joue pas, j’essaie de m’effacer devant un personnage, c’est tout. Je m’efforce lorsque j’entre en scène de savoir qui je suis à ce moment-là. Alors finalement, j’ai bien quelque chose à dire aux critiques. Quand on trouve mon interprétation de Posa à Toulouse « raide», c’est injuste et extravagant car lors de cette production il ne pouvait pas en être autrement. Pourpoint, fraise, rapière, cour d’Espagne, étiquette ! Je renvoie ceux qui ne l’ont pas compris aux tableaux de Vélasquez. J’ai fait ce chemin, pour ma part, afin de construire mon personnage, comme à chaque prise de rôle. En effet, à la ville, j’ai plutôt une attitude décontractée et je me suis imposé un carcan tous les soirs pour qu’il y ait un Marquis de Posa sur scène. Par conséquent, me reprocher ma raideur lors de ces spectacles, ce serait comme reprocher la même chose aux artistes qui participeraient à une mise en scène de Robert Wilson… On peut contester mon choix, je l’accepte parfaitement, mais c’est Posa qui est raide, pas Ludovic Tézier ; c’est Enrico qui est torturé et écrasé par ses responsabilités, pas moi ! Donnez-moi un emploi différent et l’on me verra différent. Cela dit, j’ai mes limites scéniques, sans nul doute, et c’est sûr, ça n’est pas demain qu’on me verra me balader en caleçon sur les planches… Je sais pertinemment qu’en me conduisant autrement sur scène, j’attirerais plus de sympathie - ça ne serait pas bien difficile - mais cela ne ferait pas de moi un meilleur acteur… Et puis cela trahirait l’idée que j’ai de l’interprétation : incarner sans faire son show. Un jour un metteur en scène me fit la remarque que je noircissais trop mon Don Juan et que cela me rendait antipathique ! Vous savez, il y a bien longtemps, la carrière d’homme politique a pu me tenter, mais je ne suis pas monté sur scène pour vendre l’image de Ludovic Tézier ; j’aimerais même qu’une fois sur les planches tout le monde oublie qui je suis. Je ne suis pas sur scène pour faire de la « politique » et surtout pas « correcte ».
Vous déclariez en décembre 2005 ne pas avoir de projets de disques ; qu'en est-il aujourd'hui ?
Ce sera une histoire d’opportunité ; des choses pourraient se faire… Mais les contrats exclusifs avec les maisons de disques se raréfient même pour les copains ténors, alors pensez, pour nous les barytons !
Votre agenda pour la saison prochaine est riche de promesses : Marcello (La Bohème) au Metropolitan, Werther (version pour baryton) à La Monnaie, Ford (Falstaff) au Théâtre des Champs Elysées... Et ensuite ?
Je citerai également L’Elisir d’Amore à Covent Garden (14-17-19-22-24-26-28 novembre 2007), Wolfram dans Tannhäuser à Montréal (22 et 25 janvier 2008), Jochanaan dans Salomé à Turin (février et mars 2008) et à Toulouse (mai 2009)… Et aussi Le comte dans Les Noces de Figaro au Liceu de Barcelone en novembre et décembre 2008 puis au Metropolitan en novembre et décembre 2009, Albert de Werther à l’Opéra de Paris en février et mars 2009, Yeletski dans La Dame de Pique au Liceu de Barcelone en juin et juillet 2010. Si vous voulez mieux suivre mon agenda, je vous invite à consulter régulièrement le site de mon agence de presse.
Propos recueillis par Christophe Rizoud
© Cassandre Berthon

 

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