5 questions à Michele Pertusi

Par Antoine Brunetto | mer 27 Août 2008 | Imprimer
Michele Pertusi est bien plus que Maometto II, rôle qu’il interprète cette année au Rossini Opera Festival. Il est aussi Selim, Alidoro, Mustafa, Assur, le duc Ordow, Mose et Moïse ; bref l’un des seuls prétendants aujourd’hui à la succession de Filippo Galli, le célèbre chanteur pour lequel Rossini inventa ses plus beaux rôles de basse. Rencontre, à Pesaro autour de son Cygne, inévitablement.
Vous chantiez déjà Maometto II au Rossini Opera Festival de 1993. Quinze ans après, votre interprétation du rôle a-t-elle évolué ?
Je ne peux évidemment pas chanter comme il y a 15 ans. Je suis plus vieux ce qui signifie que j’ai plus d’expérience mais aussi que le physique change ; la voix a des sonorités différentes, l’usage de la musculation même est différent. Maometto II est justement un rôle musculaire, avec une écriture tendue, qui n’est pas très long mais qui ne comprend aucun passage facile. Il faut toujours être sous tension car chacune de ses interventions est attendue par le public, le premier air comme le deuxième et bien sûr le duo avec Anna. C’est amusant, quand j’ai repris la partition pour préparer cette nouvelle production, j’ai trouvé plus simples des phrases qui me semblaient a l’époque difficiles à affronter et inversement, les passages faciles m’ont paru moins immédiats. C’était comme une nouvelle découverte.
La mise en scène de Michael Hampe pour Maometto II est très traditionnelle quand celle de Damiano Michieletto pour La Gazza ladra l’an passée se présentait de manière beaucoup moins conformiste. Laquelle de ces deux approches vous convient le mieux ?
Je crois que le problème n’est pas de savoir ce qui me convient le mieux – j’ai joué dans des mises en scène formidables et d’autres affreuses, qu’elles soient modernes ou non - mais ce qui convient le mieux à l’œuvre. Je crois que la mise en scène doit être élaborée à partir du texte et de la musique, qu’elle soit respectueuse à la fois de l’un et de l’autre. Celle de Michieletto pour La Gazza ladra l’année dernière était particulière mais elle avait une idée de départ géniale : considérer une histoire plutôt absurde - une jeune servante condamnée a mort pour avoir volé une petite cuillère - comme le rêve d’une petite fille. En utilisant une solution onirique, Michieletto évitait tout problème d’époque et de justesse. Michael Hampe est à coup sûr plus traditionnel dans son approche qu’on pourrait qualifier de picturale, voire de « didascalique ». Mais cette vision convient à une œuvre comme Maometto II, ancrée dans une période de l’histoire, avec une écriture un peu pompeuse. Elle me semble d’autant plus convenable que cette année, Ermione et l’Equivoco stravagante, les deux autres productions du festival, sont deux mises en scène modernes. Cela fait un équilibre.
Reste-t-il encore des rôles rossiniens que vous souhaiteriez interpréter ?
J’ai chanté normalement tous les grands rôles qu’a interprétés Filippo Galli à l’époque de Rossini. Le seul qui manque à l’appel est Batone dans l’Inganno felice. Mais curieusement je n’ai jamais chanté à Pesaro mes rôles fétiches, ceux qui m’ont fait connaître dans le monde entier : Alidoro de La Cenerentola, Selim du Turc en Italie, Mustafa dans L’Italienne à Alger. Cela fait partie des aléas d’une carrière ; de la même manière que, pendant 5 ans, de 2001 à 2005, je ne suis pas venu à Pesaro. Il s’agissait alors d’un choix bilatéral. Le festival a lancé des jeunes chanteurs qui pouvaient reprendre les rôles que j’interprétais, Marco Vinco par exemple. Et moi, je pouvais enfin profiter de l’été avec ma famille. Je suis retourné à Pesaro en 2006 pour le duc Ordow dans Torvaldo e Dorlikska, un rôle d’une difficulté incroyable, long, avec une tessiture très aigue. Il fait partie de mes grandes interprétations, ici à Pesaro, au même titre que Maometto II, Assur, Moise, Guillaume Tell, le Mahomet du Siège de Corinthe. Quand je regarde la liste, je peux être content de moi (rires). Quant à demain… Le Maestro Zedda ne sait plus quel rôle me faire chanter ici. Depuis plusieurs années circule le spectre de Guillaume Tell. Je serais content de reprendre le rôle mais le problème dans Guillaume Tell, ce n’est pas Guillaume, c’est le ténor…
Votre parcours sous le signe de Rossini est-il le fruit du hasard ?
Non, c’est un choix. J’ai débuté ma carrière avec Verdi. Quand on m’a proposé d’interpréter Rossini, j’ai découvert que j’avais une certaine facilité dans les coloratures. Je me suis dit que je pouvais essayer de prendre cette voie et ça a bien fonctionné. Le problème que pose Rossini, c’est l’équilibre entre l’appui et le soutien. Il faut trouver un compromis entre le legato et un chant très rapide avec beaucoup de notes. Pour tenir le tempo correct, il faut abandonner l’appui traditionnel d’une voix d’opéra. Mon truc, c’est que j’étudie techniquement Rossini en pensant à Verdi afin d’obtenir en même temps la continuité de la ligne et la précision de la colorature. Je ne pense surtout pas à chaque note ; je pense plutôt à la première et à la dernière de la phrase. Et, après avoir chanté Rossini, je prends une semaine ou deux pour remettre la voix dans une position plus naturelle. Pour cela, je fais des exercices simples avec des airs de Verdi, Tosti, très liés, que je chante, même en conduisant ma voiture. Outre Rossini, j’interprète Mozart et le bel canto de la première partie du XIXe siècle – Bellini, Donizetti. J’envisage bientôt de chanter certains opéras de Verdi comme Attila ou I Lombardi. J’ai d’ailleurs fait mes débuts cet été dans Nabucco. Je voudrais explorer aussi le répertoire français : Faust, La damnation de Faust, Don Quichotte, Les Contes d’Hoffman. Thais à Venise a été une expérience extraordinaire même si la partition est trop tendue pour moi. Les difficultés du rôle d’Athanaël se trouvent à la fin de l’opéra quand la voix commence à fatiguer. Je crois qu’il faut un vrai baryton. Le résultat a été positif, un DVD en témoigne, c’était beau mais ce n’est pas pour moi. J’aime aussi la mélodie française, j’en glisse quelques-unes dans mes récitals. J’ai pris pour cela des leçons avec Mme Reiss, une référence dès qu’il s’agit de diction française en musique.
Vous avez chanté Rossini sous la direction des plus grands chefs d’orchestre. Quel est selon vous le secret pour bien diriger ses opéras ?
Aimer cette musique mais en même temps aimer cette manière de faire du théâtre. Il faut aimer accompagner les chanteurs, notamment dans les récitatifs, et aimer les voix qui peuvent donner des émotions. Il ne faut pas seulement faire du solfège. On imagine souvent qu’il faut avec Rossini une précision mécanique. Il y a effectivement des moments où une précision absolue est nécessaire mais il y a aussi des moments très lyriques. C’est l’évidence de la différence qui fait la grandeur de cette musique. J’ai eu la chance de chanter Rossini très jeune avec Riccardo Chailly, Bruno Campanella, Maurizio Benini, Evelino Pidò... Voilà des exemples de chefs qui aiment ce théâtre et sa musique.
Propos recueillis par Christophe Rizoud et Antoine Brunetto
© Amati Bacciardi

 

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