Alexander Neef : « Nous avons surtout besoin de construire l’avenir »

Par Christophe Rizoud | ven 22 Octobre 2021 | Imprimer

Directeur de l’Opéra national de Paris, une vocation ? Peut-être. Un sacerdoce ? Assurément, en ces temps mouvementés où l’épidémie de coronavirus a placé nos institutions culturelles sous intubation économique. Alexander Neef a pris ses fonctions de manière anticipée en septembre 2020, entre deux vagues pandémiques. Alors que la météo sanitaire semble aujourd’hui moins alarmiste, l’homme se présente confiant, décidé à remettre à flot le vaisseau amiral de l’opéra en France.

Comment l’Opéra national de Paris a-t-il traversé la crise sanitaire ?

Depuis la rentrée, nous avons enfin retrouvé notre niveau d’activité d’avant la pandémie, avec une capacité d’accueil à 100%. Ce retour à la normale nous paraît en soi extraordinaire après les mois que nous avons passés. Adapter nos plannings aux consignes sanitaires, sans visibilité, sans garantie de pouvoir lever le rideau ; monter un décor sans savoir si on va l’exploiter : c’est perturbant, c’est éprouvant mais nous avons tenu à le faire. Comme partout, beaucoup d’entre nous ont été affectés par l’incertitude, la solitude, l’isolement. La perspective minimale d’une captation nous a aidés à garder intacte notre motivation. Bon an mal an, nous avons réussi à limiter le nombre d’annulations. C’est déjà un motif de satisfaction.

Comment comptez-vous renouer le lien distendu avec le public et doper le taux de remplissage ?

Le contexte n’est pas encore tout à fait favorable. Nous constatons depuis début septembre une progression des ventes avec des comportements d’achat différents, moins anticipés qu’à l’habitude. Les abonnements ont chuté de 45%. Nous sommes passés de 220.000 à 120.000 places vendues en abonnement. La date d’ouverture des ventes, retardée de deux mois, et l’incertitude sanitaire qui prévalait encore cet été expliquent en partie cette chute. Nous devons à présent faire un travail de reconquête des abonnés. Nous avons à cet effet commencé à proposer différents avantages tarifaires. Nous sommes aussi pénalisés par l’absence de touristes internationaux qui représentent presque 20% de notre public et ont un fort pouvoir d’achat. Le public non francilien ne se déplace pas encore dans les mêmes proportions qu’avant la crise. Mais j’ai tendance à voir le verre à moitié plein. La dynamique aujourd’hui perceptible devrait porter ses fruits si la pandémie ne reprend pas. L’autre aspect rassurant, c’est l’enthousiasme du public, y compris pour une œuvre aussi exigeante qu’Œdipe. Tous les soirs, l’accueil est extrêmement chaleureux. Quelle joie de sentir le public heureux !

Quel premier bilan faites-vous de L’Opéra chez soi, la plateforme numérique lancée en 2020 au cœur de la pandémie ?

La crise sanitaire a accéléré la transformation numérique de nos outils et nous a conduit à anticiper son lancement, même si nous aurions préféré être mieux préparés. Mais l’accueil a été favorable et encourageant. Les contenus, payants comme gratuits, ont trouvé leur audience. Le concert inaugural de Gustavo Dudamel (ndlr : aujourd’hui gratuit, prochainement payant) a été vu à ce jour par 160.000 personnes sur la plateforme de l’Opéra et sur Mezzo. Personnellement, j’aime faire la promotion de l’hommage à Aperghis capté durant le confinement : un spectacle de musique contemporaine où l’on sent l’implication des jeunes artistes en résidence à l’Académie. C’est magnifique ! Le proposer gratuitement aide à la diffusion de ce répertoire. Il y a également des documentaires, sur l’enregistrement du Ring par exemple. C’est ainsi que nous avons établi un nouveau contact avec le public pendant la fermeture des théâtres. Nous travaillons à présent sur un projet d’équipement des salles de Garnier et Bastille pour faciliter les captations et être plus réactifs. Notre intention est d’élargir notre catalogue tout en restant complémentaires de nos partenaires, Medici.tv et Mezzo et de nos partenaires de l’audiovisuel public, France Télévisions et France Musique, sans volonté de compétition.

Où en est votre projet de rétablir une troupe lyrique au sein de l’Opéra national de Paris ?

J’attends la remise d’un rapport sur les aspects pratiques et juridiques. Pour ce qui concerne la dimension artistique du projet, je suis assez confiant en notre capacité de proposer une résidence de plusieurs années avec un large éventail de rôles à un groupe de chanteurs intégrés dans le fonctionnement de la maison. La sélection, ouverte aux artistes de toutes nationalités, se fera par concours. Il est indispensable que le processus de recrutement soit transparent. Le cadre juridique est plus délicat car un contrat de troupe n’est ni un CDD, ni un CDI. Le premier serait trop court, le second pourrait à terme mettre en difficulté l’Opéra en engendrant une situation similaire à celle qui a conduit Rolf Liebermann à dissoudre la troupe en 1973. J’espère que toutes les conditions seront réunies pour que le projet soit lancé lors de la saison 2023-24. On s’y prépare.

Quelle place pour les artistes français, parfois négligés par notre première scène lyrique nationale ?

Troupe ou pas troupe, nous sommes particulièrement intéressés par les artistes français. Que l’Opéra de Paris n’accueille pas de chanteurs français sur ses scènes me semblerait une hérésie. Mes souhaits ne peuvent pas toujours être exaucés, beaucoup de chanteurs français font une carrière ailleurs qu’en France et il n’est pas toujours facile d’arriver à les programmer. Une troupe pourrait aider à les fidéliser… A Toronto, lorsque deux artistes de même niveau se présentaient pour le même rôle, j’avais tendance à privilégier le Canadien, non par nationalisme mais pour des questions d’identité. Il n’y a rien de discriminatoire dans cette démarche. Je souhaite procéder de même à Paris. Après, comme pour le répertoire français, certains estimeront que ce n’est jamais assez. Il y a inévitablement des chanteurs français qui, pour une raison ou une autre, n’ont pas chanté ou n’ont pas de projet à l’Opéra de Paris, ce qui n’enlève rien à notre vif intérêt pour les artistes français.

Le sujet de la diversité, et l’étude commandée par vos soins, semblent s’être d’abord attachés à la danse. Quels effets sur l’opéra, mis à part le blackface* ?

Effectivement, la danse a été davantage commentée dans les médias mais notre démarche est générale. Le manifeste à l’origine de l’étude a été également signé par des artistes du chœur et des salariés administratifs. Le rapport commandé concernait toute l’institution. Si nous avons renforcé et confirmé certaines mesures, notamment pour le ballet, l’idée est d’abord de créer une culture de la diversité, une reconnaissance du sujet non seulement dans la société civile mais aussi au sein de notre maison pour aider à la prise de conscience et traiter la question de manière pratique avec des artistes d’aujourd’hui pour un public d’aujourd’hui.

Plus que n’importe quelle autre institution lyrique en France, l’Opéra national de Paris et, par voie de conséquence son directeur, font l’objet d’une surexposition médiatique. Comment accueillez-vous la critique dont vous faites régulièrement l’objet ?

Je prends cette exposition médiatique comme inhérente au niveau d’activité soutenue d’une grande institution telle que l’Opéra national de Paris. Il est inévitable dans ces conditions d’attirer l’attention. Je ne m’en plains pas. Il faut accepter les critiques et savoir parfois en tenir compte. Nous avons le droit de répondre si nous ne sommes pas d’accord. Nous avons aussi le droit de mettre en avant les réalisations dont nous sommes fiers. Je préfère évidemment quand l’on s’intéresse à nous de manière bienveillante. Ce n’est pas toujours le cas mais c’est la règle du jeu.

A ce sujet, quelle réponse apportez-vous aux rumeurs sur les prétendus émoluments de Gustavo Dudamel, un des dix chefs d’orchestre les mieux payés au monde ?

Voilà pour moi l’exemple d‘une fausse polémique. Il s’agit de présomptions que rien ne vient corroborer. C’est mettre en doute mon sens des responsabilités pour la maison dont on m’a confié la charge. Le recrutement s’est effectué dans un cadre financier très strict, défini avec les tutelles.

Le choix du directeur musical vous est-il apparu comme une évidence ?

Lorsque j’ai accepté le poste, je n’avais pas un nom de directeur musical en tête. Je savais que Philippe Jordan partait à Vienne. Ma préoccupation était d’éviter la remise en cause de l’existence d’un directeur musical au sein de l’Opéra de Paris, où une tradition de la fonction n’existe pas de manière ininterrompue, au contraire de Munich, Londres, Milan et New York. La présence d’un directeur musical était primordiale – surtout lorsqu’on considère le travail réalisé par Philippe – si nous voulions rester compétitif sur l’échiquier international et maintenir le niveau de qualité attendu. Dès ma nomination, j’ai appelé Philippe pour lui demander son avis : « Qui pourrait te succéder ? » Le nom de Dudamel est sorti assez naturellement. Je ne le pensais pas intéressé ; je l’ai tout de même contacté via son agent. Nous nous connaissions depuis qu’il était venu en 2009 diriger à Toronto le Bolivar Youth Orchestra. Mais sans plus. Nous sommes rencontrés et avons travaillé ensemble sur un projet. Il était un peu surpris : « Vous me voulez vraiment ? ». Les musiciens aussi : « Il veut vraiment venir ? ». Lors du concert inaugural, certains commentateurs ont relevé de nombreux sourires sur le plateau, premiers signes je l’espère de l’alchimie indispensable entre le chef et son orchestre.

Dans quel état d’esprit avez-vous démarré votre mandat ?

Ce que j’ai souhaité dès ma nomination, c’est sortir de la logique d’opposition qui, à chaque fois, accompagne l’arrivée d’un nouveau directeur à l’Opéra de Paris. Je ne suis pas un anti-Lissner. Regarder en arrière pour des raisons d’information et de connaissance historique, c’est bien mais nous avons surtout besoin de construire l’avenir, travailler dans la même direction plutôt que de défaire ce que le directeur précédent a fait. De Gall à Lissner, en passant par Joël et Mortier, toutes les successions conflictuelles sur un plan artistique ont couté beaucoup d’énergie à cette maison et ont eu pour conséquence de ne pas assurer une continuité dans la construction du répertoire de l’Opéra de Paris. La situation est suffisamment difficile pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en rajouter en créant une opposition entre l’ancien et le nouveau directeur. Il faut au contraire créer une pérennité. Ma référence, c’est une maison comme Munich qui, en dépit de directeurs très différents, a su assurer la continuité. Accepter que les directeurs changent pour donner d’autres impulsions mais assurer une forme de continuité.

Qu’écoute Alexander Neef lorsqu’il dénoue sa cravate de directeur de l’Opéra de Paris ?

J’aime beaucoup l’opéra mais je le préfère live. Je n’ai jamais autant de sensations au disque que dans une salle. J’avais l’habitude d’aller assez souvent au spectacle à Toronto. Ici, le rideau se lève tous les soirs ou presque ; j’ai moins de disponibilité mais à ce niveau d’activité lyrique et chorégraphique, je suis comblé. Si mes semaines comptaient deux jours supplémentaires, j’irais davantage au concert et au théâtre. Il y a tellement de musique live dans mon quotidien qu’à la maison, j’évite la musique de fond et je préfère le silence. C’est important, le silence. J’écoute sinon beaucoup de piano. Je ne pourrai jamais me lasser des sonates de Beethoven, je traverse les intégrales les unes après les autres. J’ai également une prédilection pour la musique de Chopin. Là aussi, de nombreuses interprétations me fascinent. Le lien entre la musique de Chopin et le belcanto est très fort. Ce mélange de rigueur et de liberté me correspond.

Et votre opéra fétiche ?

Tout dépend, car ce qui est exaltant dans le répertoire lyrique, c’est qu’il y aura toujours plus d’ouvrages que l’on ne connait pas que d’ouvrages que l’on connait. Mes goûts ne changent pas mais se développent. Par exemple, au début de ma carrière, je n’avais pas beaucoup d’affinités avec le baroque. Je trouve aujourd’hui que Haendel est un des plus grands compositeurs d’opéra. Idem pour le baroque français qui maintenant me passionne. Diriger une maison d’opéra me permet d’appréhender de plus en plus de musique. C’est une chance, au niveau professionnel comme personnel. En m’enrichissant sur un plan humain, cet échange permanent avec l’art donne du sens à ma vie autant qu’à mon travail.

Prochains spectacles lyrique à l’Opéra national de Paris

  • Rigoletto, du 23 octobre au 24 novembre
  • Alcina, du 25 novembre au 30 décembre
  • Turandot, du 1er décembre au 30 décembre

 

 

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