Alexandre Dratwicki : « L’opéra-bouffe est une part importante de la musique romantique française »

Par Brigitte Maroillat | lun 04 Mars 2019 | Imprimer

L’esprit musical français du XIXe siècle trouve son essence non seulement dans les œuvres du grand répertoire mais aussi dans les genres légers de l’opéra-comique et de l’opérette, même s’il plaît à certains de considérer comme mineur cet art de la gaité musicale. Il est pourtant l’écrin de pépites dont certaines se sont hélas égarées dans les interstices du temps. C’est précisément pour extirper ces raretés des coursives de l’oubli que le Palazzetto Bru Zane lance « Les Bouffes de Bru Zane » jusqu’au 23 juin 2019 au Théâtre Marigny. Quatre rendez-vous pour sept œuvres présentées au total, dont Le Retour d’Ulysse d’Hervé le 15 mars prochain. Alexandre Dratwicki, directeur scientifique du Palazzetto Bru Zane narre le travail de toute une équipe derrière ce programme conçu à la fois comme une passerelle tendue au grand public et une invitation à la redécouverte adressée aux amateurs d’opéra.


Comment sont nées « Les Bouffes de Bru Zane » ?

L’idée de mettre en avant le répertoire léger s’est imposée après un spectacle et un enregistrement que le Palazzetto Bru Zane a produits d’une œuvre d’Hervé, Les Chevaliers de la Table Ronde. Il nous semblait d’autant plus important de défendre ce répertoire qu’il est une part non négligeable de la musique romantique française et de l’esprit de cette époque. En tant que producteur, ce sont des œuvres aisées à mettre en scène car elles ne requièrent pas des moyens considérables. Nous avons alors eu l’idée d’ouvrir le programme par les plus minimalistes des petits formats composés, Le Compositeur Toqué d’Hervé couplé aux Deux Aveugles d’Offenbach, qui sont vraiment à la genèse du genre, pour ensuite avancer chronologiquement vers des formats plus importants d’une heure, et plus rares aussi, avec notamment Le Retour d’Ulysse du même Hervé. C’était vraiment séduisant de proposer ce programme au Théâtre de Marigny, le nouveau temple du genre. A cet égard notre rencontre avec Jean-Luc Choplin, au moment où il prenait ses fonctions de directeur, a été une belle opportunité. En tant qu’homme de théâtre, le programme bouffe a eu d’emblée pour lui de fortes résonnances. En termes de communication, nous avons opté pour le vocable d’opéra-bouffe et non d’opérette, Les Bouffes de Bru Zane » pouvant renvoyer dans l’esprit du public à un grand banquet offert en partage. C’est, en outre, une sorte de marque qui aura au-delà du programme à Marigny, diverses déclinaisons à l’avenir. A cet égard, notre directeur du développement, Baptiste Charroing, cheville ouvrière et efficace du projet, a poussé la réflexion afin que « Les Bouffes de Bru Zane » puissent répondre à des préoccupations précises notamment l’animation des milieux ruraux. Nous avons donc conçu ces spectacles pour qu’ils puissent être accueillis dans les lieux les plus hétéroclites (gymnases, salles communales) des villes et villages.

Dans ce programme, la part belle est faite à Hervé.

D’abord, Hervé est intéressant sur le plan chronologique car il est l’exact contemporain d’Offenbach et il y a là en filigrane le vieux débat de qui, de l’un ou de l’autre, a créé le genre. Hervé est d’ailleurs peut-être plus intéressant qu’Offenbach, car il y a dans l’œuvre du premier une typologie d’ouvrages qu’on ne retrouve pas dans l’œuvre du second lequel est resté confiné au format et au type d’humour de la grande opérette qu’il a créée. Hervé a incontestablement une plus grande variété d’approche. Outre l’opérette, il a composé des chansons de café-concert, des saynettes bouffes, appelées à l’époque « scènes comiques », de cinq minutes ponctuées de parlé-chanté et de travesti. L’autre aspect qu’il est important de souligner dans l’œuvre d’Hervé est la qualité de son écriture vocale. Les chevaliers de la table ronde en est un excellent exemple, en ce que cette œuvre requiert sept ténors et une colorature dramatique pour interpréter le personnage de Mélusine, une sorte de Traviata de l’opérette sur le plan vocal. Compte tenu de cette diversité et de son écriture, il y a ici une forme d’injustice de la postérité qui a fait naître au Palazzetto Bru Zane une volonté de réhabiliter cet artiste. A cet égard, il existe à l’évidence une riche matière qui joue en faveur d’une résurrection. En premier lieu, l’exceptionnel fonds documentaire que le fils du compositeur a donné à la bibliothèque de l’Opéra de Paris. Ce fonds renferme des trésors, qui font souvent défaut telles que les réductions pianos, les conducteurs, et les différentes versions des œuvres. Y figurent également toutes les traductions de ses opérettes londoniennes, comme Aladin, et l’intégralité de sa musique religieuse et notamment la partition de la Messe pour St Roch, une grande œuvre solennelle, qui mériterait d’être enregistrée. On y trouve également les ballets pour Londres, dont Paris exhibition composé pour une des expositions universelles. C’est une excellente musique légère qui ferait merveille dans un concert du nouvel an et qu’il faut absolument redécouvrir. Ce sera précisément un des objectifs de l’ouvrage scientifique qui devrait paraître en 2020/2021 aux éditions Actes Sud. Il s’agira d’un travail collectif d’auteurs, sous l’égide du Palazzetto Bru Zane et en particulier de notre collaborateur Etienne Jardin. Ils écriront, non en tant que spécialistes d’Hervé, mais en tant que spécialistes d’un genre que le compositeur a illustré (ballet, opérette, café-concert, théâtre, chansons) ou d’un lieu dans lequel il s’est produit. Il sera notamment analysé comment il a pu impacter la vie économique et la démarche artistique des théâtres dans lesquels il a évolué. Seront également mis en lumière le répertoire londonien du compositeur, qui est assez méconnu alors qu’il a encore une résonance dans la capitale britannique, et la question de la traduction du comique français en anglais. Il s’agira donc d’une approche différente du livre de poche déjà paru chez Actes Sud, qui est un recueil de textes d’Hervé lui-même, et non une analyse de la technique de son écriture musicale et vocale.

Wagner disait qu’Hervé était un grand compositeur qui s’est égaré dans un art léger.  Après l’avoir étudié, comment le percevez-vous ?

Malheureusement comme Hervé n’a pas fait ses Contes d’Hoffmann,  nous ne savons pas quel grand ouvrage lyrique sérieux il aurait pu composer. Mais il apparaît évident qu’il avait un talent profond pour le spirituel et le rapport théâtre/musique. L’essence de son génie était dans ce qu’il a composé, même s’il aspirait toujours à quelque chose de plus ambitieux comme en témoignent la teneur de ses lettres adressées au directeur de l’Opéra-Comique. Il a mis dans son art une qualité qui transcende parfois le genre notamment sur le plan de l’écriture vocale. C’est sans doute ce qui a rendu plus difficile la programmation de ses ouvrages. Mais il ne faut toutefois pas oublier qu’il semble avoir eu aussi, dans sa dernière partie de vie, une belle carrière à Londres, sans doute parce qu’il a su s’intégrer parfaitement à la vie artistique de la capitale britannique, ce que peu de français ont réussi à faire.

Pourquoi avez-vous choisi Le Retour d’Ulysse d’Hervé comme œuvre phare du programme ?

La première difficulté à laquelle on se heurte quand on programme des œuvres bouffes méconnues tient aux titres de celles-ci. Force est de constater que ces œuvres, qui, rappelons-le, représentent les deux tiers de la production du XIXe siècle, ont parfois des titres improbables, abscons, mystérieux qui n’évoqueraient rien au public d’aujourd’hui. En revanche, Ulysse est un nom qui interpelle immédiatement l’imaginaire du public, qui peut aller du très culturel avec l’œuvre de Monteverdi au très populaire, comme ce dessin animé des années 80, Ulysse 31. Nous avons donc d’emblée pensé que, dans une stratégie de redécouverte d’Hervé, il convenait de privilégier des titres évocateurs. L’autre atout de ce Retour d’Ulysse est d’être une merveilleuse illustration de ce qu’est le genre bouffe dans la parodie de l’histoire antique, c’est-à-dire la dérision de ce qui était considéré à l’époque comme hautement noble et sérieux. C’est précisément cette dérision de la culture et des valeurs traditionnelles qui vaudra au genre de bien viles accusations. L’opinion publique tiendra en effet pour responsables les compositeurs d’opérettes d’avoir précipité la décadence française et celle du Second Empire ayant mené à la guerre de 1870. Cette capacité de dérision, propre au genre, fonctionne à merveille dans Le Retour d’Ulysse, car elle relève d’un comique de situation atemporel, déconnectée de l’actualité de l’époque. Cette œuvre méconnue présente donc vraiment des facettes intéressantes pour initier le grand public au compositeur.

Dans ces « Bouffes de Bru Zane », il y a également aux côtés d’Offenbach et d’Hervé, des compositeurs méconnus comme Paul Henrion et Frédéric Barbier.

Quand nous avons eu des échanges avec Jean-Luc Choplin, directeur du Théâtre de Marigny, il est apparu au fil de la conversation qu’il serait intéressant de mettre au cœur du programme des « compositeurs maison ». C’est alors que nous avons fait une visite du théâtre et en faisant le tour des cartouches de l’intérieur de Marigny, nous avons relevé le nom de Paul Henrion qui nous était totalement inconnu. Les recherches sur ce compositeur ont été d’autant plus passionnantes que nous ne savions rien de lui. La réflexion a ensuite porté sur le couplage et à cet égard nous avons d’emblée penser qu’il était intéressant de l’associer dans le programme à Robert Planquette, également compositeur de Marigny et jouissant d’une plus grande notoriété. L’idée était de faire un « one woman show », avec deux œuvres (Chanteuse par amour et On demande une femme de chambre) qui avaient été chantées par Anna Judic, seule en scène. Quant à Fréderic Barbier, il a été inclus dans le programme suite à des échanges avec un musicologue allemand qui avait attiré notre attention sur son œuvre.

Quelle empreinte souhaiteriez-vous que « Les Bouffes de Bru Zane » laissent dans les esprits ?

L’objectif du programme est de démontrer au plus grand nombre que ce répertoire n’est pas passéiste et qu’au contraire, il est une part vivante, et peut-être la plus actuelle, de la musique romantique française, qu’il s’adresse à tous les publics et pose, en outre, pour les théâtres, avec ses formats courts, une intéressante question de stratégie économique de programmation. De tous les projets menés par le Palazzetto Bru Zane, il est sans doute le plus fédérateur, car toute l’équipe y participe, et le plus diversifiés. Il se veut à la fois un programme, une production, une recherche de partitions, une publication de livres, une réalisation d’enregistrements, et l’organisation de colloques. Ce sont toutes les forces du Palazzetto Bru Zane qui se trouvent ici mobilisées pour la réhabilitation d’une part non négligeable du patrimoine musical français. Et c’est pour nous une grande fierté.

Propos recueillis le 22 décembre 2018 

 

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