Ann Hallenberg, l'électrique

Par Guillaume Saintagne | lun 16 Février 2015 | Imprimer

Certains chanteurs ne brillent pas tant par l’opulence de leurs moyens, le moelleux de leur timbre ou la précision de leur technique que par la tension de leur chant. Or à l’opéra comme en électricité, intensité et tension sont profondément liées. C'est particulièrement le cas chez Ann Hallenberg. On pourrait se limiter à vanter son ampérage : voix opulente mais parfaitement focalisée et projetée, technique ébouriffante qui fait sonner chaque note rapide dans les vocalises avec la même intensité qu’un point d’orgue, diction superlative qui sculpte en trois dimensions la moindre de ses phrases ajoutant à la musicalité du son celle de la langue, et actrice superlative, puissante mais jamais outrancière, toujours authentique. Oui mais voilà, tout cela en ferait « juste » une excellente chanteuse baroque. Ce qui la surclasse c’est bien la tension parcourant son chant entre un medium charnu et un aigu fulminant. Des mezzo-sopranos coloratures, il y en a beaucoup mais aucune n’a, comme elle, une telle assertivité sur toute la tessiture, si bien que les aigus d’Ann Hallenberg ne semblent pas arrachés, pas faciles pour autant, mais ils claquent comme un cri de détresse qui se voudrait vainqueur. Avec elle, la gloire est toujours sur la roche tarpéienne, prête à sombrer, comme le destin tragique du héros qu'elle incarne.

 

S'il lui arrive parfois de s’aventurer dans le répertoire des contraltos (femmes ou castrats), le charme disparait. Sans l’aigu pour l’orienter, le chant d'Ann Halleberg se décharge. Heureusement depuis quelques années elle a renoncé à ce type de rôle et étoffe son registre supérieur pour encore plus électriser l'auditeur.

Morceaux choisis

Pour commencer, comment ne pas recommander sa Bradamante de l’Orlando Furioso de Vivaldi, disque qui la révela au grand public il y a maintenant dix ans et qui était déjà une signature : tous les airs du personnage sont trop centraux pour elle mais il faut entendre comme elle fait décoller les da capo en caracolant avec style et légèreté vers l’aigu, transformant une belle interprétation en coup d’éclat. 

Dans la même veine mais encore plus assurée et surtout avec un personnage de premier plan, sa récente Emilia du Catone in Utica est immanquable, surtout avec un Complesso barocco pour une fois aussi tendu que la chanteuse. Le premier air serait à classer parmi les cinq plus beaux de Vivaldi s’il n’était en réalité recomposé, et si l’on peut aimer le célèbre « Come in vano » plus véloce, jamais les écarts de tessiture et le fracas des vocalises n’avaient été rendus avec tant de panache.

Pour calmer le jeu on ira l’entendre dans le Tito Manlio où les airs mélancoliques de Servilia soulignent quelle diseuse et styliste hors pair elle est. Pour elle mais aussi pour l’orchestre, Karina Gauvin, Marijana Mijanovic, et l’œuvre d’une inventivité et d’une variété musicale extrême, c’est sans doute le plus beau disque de l’édition Naïve.

Pour compléter ses rôles vivaldiens, on citera Licori dans la Fida Ninfa et son fameux « Alma oppressa » qu'elle n'a pas enregistré. Elle trouvait le rôle trop aigu à l’époque et a donc abandonné la tournée, sans doute peu consciente à l’époque de ce que cet inconfort dans l’aigu génère chez elle. Les vocalises sont ici pourtant parfaitement exécutées (surtout pour du live) et comme exhalées avec angoisse sous l’effet psychosomatique de l’oppression de l’âme. Elle le chanterait sans doute avec encore plus d’affect aujourd’hui. 

Autre très beau rôle vivaldien, celui du conquistador Fernando dans Motezuma. On avouera ne pas beaucoup croire à la virilité du personnage dans son interprétation, mais elle emplit ses airs de tant d’audace et d’orgueil qu’on est simplement fasciné par l’étendue et l’assurance de cette voix qui dramatise la moindre vocalise.

Chez Handel, il est encore plus difficile de choisir parmi toutes ses interprétations. Si son récital Hidden Handel lui offre de beaux moments (et des inédits !), c’est clairement dans les intégrales qu’elle est inoubliable. Mais ni le Tolomeo (trop grave), ni l’Ezio (airs sans grands intérêts), ni le Giove in Argo (accompagnement épouvantable) ne signalent la handelienne d’exception. Ici encore il faut se tourner vers les live, vers son impérial et perfide Tauride d’Arianna in Creta d’abord, violent, emporté ; elle avait clairement mangé du lion ce soir-là. Aujourd’hui c’est dans Teseo qu’elle brille, se jouant d’une des partitions les plus virtuoses jamais écrites pour Carestini.

Mentionnons aussi son Cyrus de Belshazzar  qui transpire l’intelligence et la sérénité, la force tranquille du libérateur.

Si vous aimez un anglais superlatif, ne manquez pas non plus sa tantôt bouleversante, tantôt détestable et cassante Dejanire dans Hercules. Ce rôle est une évidence pour elle et relève du panthéon handelien : un sort des plus fastueux est ici fait au moindre récitatif, toute la palette psychologique du personnge est éclairée, depuis les lamentation de l'épouse inquiète jusqu'à la jalousie furieuse. Ecoutez la jubilation simple et délicate du « Fly hence away my tears » et les abimes de culpabilité du « Where shall I fly », lequel ne tombe jamais dans le naturalisme excessif que l'on peut reprocher à d’autres.

Enfin c’est Agrippina, devenue son rôle fétiche depuis quelques années (son prochain disque est d’ailleurs consacré à ce personnage). Depuis Antonacci, on ne pensait pas retrouver une chanteuse capable de rendre justice à la difficulté technique d’airs qui sont néanmoins plein d’esprits, tant le personnage est truculent. Avec Ann Hallenberg, le personnage vit intensément sa vilénie, son ridicule comme son caractère effroyable et tourmenté.

Notre fée électricité est également curieuse et avide d’œuvres oubliées. Ce n’est pas pour rien qu’elle a épousé un musicologue, et ses fidèles chefs d’orchestre le lui rendent bien. C’est Alan Curtis qui lui offre la superbe Fulvia dans l’Ezio de Gluck, avec son superbe air de tempête bien tempéré et sa scène de délire que Bartoli avait déjà interprétée dans son récital consacré à ce compositeur. La comparaison entre les deux versions est d’ailleurs intéressantes. Quand Bartoli amene l'aigu sur « che de-li-rar » de façon assez naturelle, Hallenberg le surligne. Psychologiquement cela prend un sens différent. Chez Bartoli la folie augmente sur la phrase et explose dans l'aigu. Chez Hallenberg, cet aigu d'effroi sonne comme une soudaine et violente confrontation à la réalité : la mort de son amant.

 

Fabio Biondi lui offre Merope dans le pasticcio de Giacomelli-Vivaldi, L’Oracolo in Messenia, et son essoufflant « Barbaro, traditor ! » où l’orchestre semble fuir et trébucher, et la chanteuse se débattre en trilles dans la partie centrale avant de reprendre la course au da capo mais avec encore plus d’ampleur et de rage désespérée.

 

Dans le magnifique Orpheus hambourgeois de Telemann, elle est Orasia, l'âme tourmentée, ici responsable des malheurs du poète dont elle s’est éprise. La prise de rôle était risquée mais payante, un vrai tournant dans sa carrière qui lui a permis de considérer avec plus de confiance des rôles avec un ambitus très large. Alors certes tout n’est pas parfaitement juste (et encore…), mais c’est le charme des explosions, ça secoue et c’est vertigineux, de vraies montagnes russes sentimentales et vocales.

C’est enfin à Christophe Rousset, un des premiers à avoir misé sur son talent, de lui proposer un récital consacré à Farinelli pour l’anniversaire de son ensemble. Si l’on peut émettre des réserves sur l’authenticité historique du costume qu’elle arborait dans cette série de concerts, la précision et l’emportement de son chant faisaient clairement honneur au souvenir du plus grand castrat. Comme dans cet air de Vinci que Farinelli emmenait dans ses bagages et où la voix imite les sauts du cerf blessé échappant à l’attaque. Comme Farinelli, Ann Hallenberg raffine la vocalise en dentelle sans jamais ralentir le rythme ni diminuer l’ambitus initial de la partition.

 

 

DISCOGRAPHIE

 

1998
Bortz, Marie-Antoinette, Bortz (Caprice)

2000
Handel, Serse, Rousset (TDK DVD)

2003
Mendelssohn, Athalie, Spering (Capriccio)

2004
Handel, Imeneo, Spering (CPO)
Handel, Siroe, Spering (Harmonia Mundi)
Vivaldi, Orlando Furioso, Spinosi (Naïve)

2005
Bach, Messe en ré mineur, Müller-Brühl (Naxos)
Vivaldi, Arie d’opera, avec Sandrine Piau, Sardelli (Naïve)
Vivaldi, Tito Manlio, Dantone (Naïve)

2006
Waxman, Joshua, Sedares (Deutsche Grammophon)
Gluck, Philémon et Baucis & Aristeo, Rousset (Ambroisie)

2007
Handel, Il Trionfo del tempo et del disinganno, Haïm (Virgin)
Récital Mia vita, mio bene, avec Ditte Andersen, Katschner (Berlin Classics)
Haydn, Il Ritorno di Tobia, Spering (Naxos)
Sartorio, L’Orfeo, Stubbs (Challenge Classics)

2008
Handel, Ariodante, Curtis (Dynamic DVD)
Handel, Tolomeo, Curtis (Archiv)

2009
Handel, Ezio, Curtis (Archiv Production)
Mozart, Grande Messe, Gardiner (Medici)

2011
Rossini, Semiramide, Zedda (Dynamic DVD)
Vivaldi, Farnace, Fasolis (Virgin)
Handel, Arias & duos - Bestiary, Curtis (Atlantic)

2012
Arias for Marietta Marcolini, Biondi (Naïve)
Giacomelli-Vivaldi, L’Oracolo in Messenia, Biondi (Virgin)
Brahms, Alt Rhapsodie, Herreweghe (Alpha)
Vivaldi, New discoveries II, Sardelli (Naïve)

2013
Handel, Arias - Hidden Handel, Curtis (Naïve)
Vivaldi, Catone in Utica, Curtis (Naïve)
Handel, Giove in Argo, Curtis (Virgin)
Monteverdi, L’Incoronazione di Poppea, Haïm (Virgin DVD)

2014
Veracini, Adriano in Siria, Biondi (FraBernardo)

2015
Airs baroques autour du personage d’Agrippina (à paraitre)

 

Rôles retransmis à la radio uniquement

Ariosti, La Fede ne tradimenti, Biondi (Vienne 2011)

Ferrandini, Il Pianto di Maria, Brüggen (Amsterdam 2007)

Handel, Arianna in Creta, Rousset (Beaune et Halle 2002)

Handel, Alcina, McCreesh (Beaune 2005)

Handel, Belshazzar,Creed/Spering (Amsterdam 2003, Paris 2005 et Hambourg 2005)

Handel, Orlando, Dantone (Beaune 2006)

Handel, Hercule, Moulds (Amsterdam 2007)

Handel, Agrippina, Biondi/Curtis/McCreesh (Cracovie, Madrid & Venise 2009, Cracovie 2010, Gent 2012)

Handel, Giulio Cesare, Goodman (Drottingholm)

Handel & Mozart, Messiah, Bolton (Salzburg 2006)

Mozart, La Betulia liberata, Rousset (TCE 2003)

Offenbach, Airs, Minkowski (Cologne 2012)

Pergolesi, Missa Romana & HandelDixit Dominus, Ahman (2010)

Purcell, Dido & Aeneas, Stern (Amsterdam 2009)

Rossi, L'Orfeo, Stubbs (Drottingholm 1997)

Rossini, L’Italienna in Alger, Andretta (Goteborg 2010)

Scarlatti D., Tolomeo e Alessandro, Curtis (Paris 2009)

Telemann, Der Tag des letztes Gericht, Stern (Paris 2007)

Vivaldi, Orlando furioso, Curtis (Genêve 2005)

Vivaldi, La Fida ninfa (Ambronay 2004)

Vivaldi, Juditha Triumphans, Spering/Beaune (Postdam 2001, Beaune 2013)

Vivaldi, Motezuma, Curtis (Paris 2007)

Vivaldi, Boni & Gorgi, Tito Manlio, deLisa (Ambronay 2013)

 

Récital autour de Mozart, Vinikour (Beaune 2006)

Récital Wagner, Chausson & Bruckner, Minkowski (2008)

Récital Farinelli, Rousset (Beaune 2011)

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