Anna Prohaska : « Je ne serai ni la Reine de la Nuit, ni Zerbinette »

Par Laurent Bury | lun 17 Février 2014 | Imprimer

Jusqu'ici le public français connaît surtout Anna Prohaska à travers ses disques, Sirène et Enchanted Forest, mais cela devrait bientôt changer : celle qui sera la reine de Carthage dans Didon et Enée en concert à la Cité de la musique le 21 février nous révèle qu'on la verra prochainement à l'Opéra de Paris et au festival d'Aix-en-Provence...


Vous avez récemment participé à la création d’un opéra qui a fait parler de lui, le sulfureux Babylon de Jörg Widmann (voir notre brève).

Babylon, c’est une longue histoire. Alors que je chantais en création mondiale Mnemosyne, de Wolfgang Rihm, lors du concert des 75 ans de Claudio Abbado, à Berlin en 2009, Jörg Widmann et venu me voir en coulisses pour me dire qu’il avait très envie d’écrire pour ma voix. Je le connaissais comme clarinettiste et comme compositeur, je savais que ce serait une collaboration extraordinaire. Avec tous les artistes de la production, nous l’avons rencontré deux ou trois fois, nous avions des séances en tête-à-tête avec lui. Pourtant, ce n’est pas un secret, il livre toujours sa musique avec beaucoup de retard. Par exemple, j’ai reçu ma dernière grande scène dix jours avant la première représentation, je l’ai vraiment répétée deux jours avant la générale, et le contre-ténor a reçu l’épilogue trois jours avant la première ! Nous étions terrorisés, car on a toujours besoin de se sentir sûr de la musique, surtout avec un spectacle aussi incroyable que celui-là. Et là, c’était tout le contraire. Mais ce fut une expérience formidable, qui m’a permis de surmonter beaucoup de mes peurs, la peur des notes aiguës, la peur d’escalader un décor mobile… En même temps, j’ai aussi dû me montrer très claire sur ce que j’acceptais et ce que je n’acceptais pas : les gens de la Fura dels Baus sont extraordinaires, mais ils essayent toujours de vous pousser jusque dans vos derniers retranchements. J’ai dû dire non à certaines choses : je ne voulais pas être nue en scène, par exemple (j’incarnais Inanna, la déesse de l’amour) car j’estime qu’en chantant, on se met déjà à nu devant le public. Cet opéra post-apocalyptique, qui a des points communs avec La Flûte enchantée, a été transmis en live streaming, il va être repris prochainement, et sera à nouveau diffusé le 21 juillet.

Etes-vous très attachée à la musique d’aujourd’hui ?

La musique contemporaine a beaucoup compté dans ma carrière, c’est celle sur laquelle j’ai commencé à travailler. Quand j’avais 16 ans, j’ai participé à un projet pour le Ruhr Festpiele (ancêtre de la Ruhr Triennale), j’ai chanté deux pièces de George Crumb, Ancient Voices of Children et Night of the Four Moons. Le professeur de chant que j’avais alors m’a fait découvrir cette musique, j’ai chanté plusieurs créations mondiales, et Wolfgang Rihm a écrit plusieurs choses pour moi. Il y a eu Albertine, un mono-opéra de Lucia Ronchetti, d’après l’œuvre de Proust. J’ai chanté dans l’opéra Hölderlin de Peter Ruzicka. Al gran sole carico d’amore, de Luigi Nono, que j’ai interprété à Salzbourg, reste le plus grand défi que j’aie eu à affronter, vocalement et musicalement, c’est la partition la plus difficile que j’aie jamais chantée. Et tout récemment, j’étais Iseut la Blonde dans Le Vin herbé, de Frank Martin, dans une production de Katie Mitchell, à qui on doit la mise en scène de Written on Skin.

Deutsche Grammophon semble beaucoup investir dans vos campagnes publicitaires : croyez-vous que la vidéo promotionnelle soit un élément indispensable de nos jours ?

Il y a d’abord eu ce film réalisé pour la sortie de mon premier disque, Sirène, sur « Des Fischers Liebesglück » de Schubert. Le réalisateur avait voulu trouver une atmosphère qui rappelle The Piano de Jane Campion, et le tournage a eu lieu en mars, il faisait 8°, j’étais glacée… Mais heureusement nous allions au sauna après les prises de vue, et je ne suis pas tombée malade ! Pour Enchanted Forest, cela a coïncidé avec le fait que la chaîne Arte voulait réaliser un documentaire dans la série Maestro. Je m’entends très bien avec le réalisateur Andreas Morell, nous avons depuis longtemps envie de faire un film ensemble. Nous ne voulions pas tourner un documentaire classique, car je ne suis pas une vedette, je ne suis ni Anna Netrebko ni Cecilia Bartoli, alors j’ai pensé qu’il fallait trouver un moyen de retenir l’attention des spectateurs. Et comme j’adore le cinéma, les films historiques, l’idée de voyager dans le temps, je me suis dit que c’était l’occasion de vivre un rêve que j’ai depuis l’enfance, en essayant de faire l’actrice. Pour ce film de 45 minutes, intitulé Les Airs merveilleux d’Anna Prohaska, nous avons retenu cinq morceaux de cinq compositeurs (Monteverdi, Cavalli, Purcell, Haendel, Vivaldi), précédés d’entretiens dans lesquels j’explique le concept de chaque vidéo. Par exemple, pour le Lamento d’Arianna de Monteverdi, je voulais que la scène se situe dans un hôpital psychiatrique, comme équivalent du désespoir de l’amour impossible qui mène à la folie. Les cinq vidéos sont très différentes, avec des atmosphères variées, « Furie terribili » est dans un style gothique/Heavy metal, d’autres sont très romantiques. Ce genre de tournage coûte aujourd’hui beaucoup moins cher, grâce aux caméras plus légères, et nous avions une équipe technique extrêmement créative. Parfois, je ris quand je lis certains commentaires, les gens ont pris ça beaucoup trop au sérieux, les metteurs en scène d’opéra se permettent constamment ce genre de liberté. Et je dois dire que la diffusion de ce film sur Arte m’a valu énormément de commentaires sur ma page Facebook, dont beaucoup venant de France.

Ce que vous enregistrez est assez différent des rôles que vous chantez en scène. Quel lien faites-vous entre votre activité discographique et votre activité scénique ?

J’ai fait pas mal de musique baroque, mais pas autant que je voudrais, car c’est vers ce répertoire que penche mon cœur. Je pense que ma voix correspond à la musique baroque, j’adore en écouter, alors j’ai tenté de faire pour Enchanted Forest des choses que je n’ai pas encore eu l’occasion de faire dans ma carrière. Cela dit, j’ai chanté Monteverdi au Wigmore Hall, j’ai enregistré le Stabat Mater de Pergolèse avec Bernarda Fink, j’ai chanté Poppea dans Agrippina dirigé par René Jacobs. J’ai beaucoup de projets d’opéra baroque dans un avenir proche, et je souhaite davantage explorer la musique la plus ancienne en concert, Monteverdi, Barbara Strozzi, le répertoire anglais. Didon et Enée est un de mes opéras préférés, je devais être Belinda sous la direction de Nikolaus Harnoncourt, mais j’ai attrapé une laryngite quelques jours avant et cela a empêché mon rêve de se réaliser ! Malgré tout, nous venons de faire Fidelio ensemble au Theater an der Wien, j’étais Marzelline, et c’est un tel privilège que de chanter la musique de Beethoven, avec cet extraordinaire quatuor…

Vous chantez principalement en Allemagne, mais le public parisien a pu vous entendre deux ou trois fois. Prévoyez-vous de vous produire en France dans un avenir proche ?

Mes débuts en France ont eu lieu en 2006 à la MC Bobigny, dans un spectacle intitulé Kunst und Gemüse (« Art et légumes »), monté par Christoph Schlingensief, à qui on doit le scandaleux Parsifal de Bayreuth. Justement, cet enfant terrible de la scène allemande a voulu régler ses comptes avec la colline sacrée, il y montre toute la famille Wagner. Ensuite, j’ai chanté Salle Pleyel en septembre 2011, c’était un récital donné avec Maurizio Pollini et trois musiciens de l’Ircam, où j’ai chanté Il rumore del tempo de Giacomo Manzoni. Et je peux vous annoncer que je serai à Paris en octobre 2014 pour chanter Blondchen dans Die Entführung aus dem Serail au Palais Garnier, sous la direction de Philippe Jordan ; je le connais bien car j’ai travaillé avec lui à Berlin, quand il était chef assistant, j’ai chanté dans plusieurs opéras qu’il a dirigé, L’Enlèvement au sérail, déjà, Un Ballo in maschera, Tannhäuser, Don Carlo… On m’a déjà proposé de chanter Konstanze, c’est un rôle vers lequel je tends, mais je n’y suis pas encore. Je ne suis pas un colorature dramatique, je ne serai ni la Reine de la nuit ni Zerbinette. Et le public français pourra aussi me voir à Aix-en-Provence à l’été 2015, mais je n’ai pas encore le droit de vous dire dans quelle œuvre. Ce sera une grande émotion pour moi d’y revenir douze ans après ma participation à l’Académie européenne des jeunes chanteurs. C’était l’année des grèves, en 2003, tous les récitals prévus avaient été annulés !

Vous serez en mai 2014 Constance de Dialogues des carmélites à Londres. Est-ce la première fois que vous abordez le répertoire français ?

Avant même mes débuts officiels au Komische Oper (en Flora de The Turn of the Screw), j’ai participé à 17 ans à une production étudiante de Pelléas et Mélisande, où j’étais Yniold. Le rôle aurait dû être tenu par un garçon, mais je suis battu pour avoir le droit de l’interpréter aussi, et finalement ils l’ont viré et m’ont gardée pour la première ! Par la suite, j’ai chanté Frasquita dans Carmen, sous la direction de Daniel Barenboïm. Je n’avais encore jamais chanté dans la grande salle du Staatsoper, j’étais censée y être Papagena quelques mois plus tard, mais on m’a téléphoné un jour pour me demander si je pouvais remplacer une chanteuse au pied levé. J’étais terrorisée, je n’avais étudié le rôle qu’en allemand, et ils voulaient que je le chante en français le lendemain soir, avec Rolando Villazon, dans la production de Martin Kusej ! Mon professeur de chant m’a dit de refuser, mais mes parents m’ont dit de le faire à tout prix. Je n’ai dormi que quatre heures, puis à la première répétition, Barenboïm m’a arraché la partition des mains en me demandant si je voulais chanter avec ce soir-là ! J’avais 23 ans, le spectacle devait être filmé par Arte. Ma mère m’avait dit de ne pas m’en faire si j’avais un trou de mémoire pour le texte, je n’avais qu’à le remplacer par tous les mots français qui me passaient par la tête. Dans les ensembles, j’avais les notes, mais je n’étais pas toujours très sûre de moi pour les paroles. Au moment des saluts, Barenboïm m’a spécialement désignée au public, et comme c’était au moment de la coupe du monde de football, Rolando a fait la ola avec tous les spectateurs.
J’aime beaucoup la mélodie française, Berlioz, « La mort d’Ophélie » ou « La captive » (malheureusement il a surtout écrit pour la voix de mezzo), Debussy, Fauré. J’ai interprété les Chants de terre et de ciel de Messiaen. J’aime aussi beaucoup Rameau, et je dois chanter l’an prochain dans un de ses opéras. Je dois aussi chanter dans Orphée et Eurydice de Gluck, en français, mais il est trop tôt pour que je puisse vous dire où. Quant à Dialogues des carmélites, j’ai vu la production de Dmitri Tcherniakov, j’ai aussi vu celle de Götz Friedrich avec Karen Armstrong. Je pense que je sais à peu près ce que je veux faire du rôle de Constance. Ce sera dans la mise en scène de Robert Carsen, avec Magdalena Kozena en Blanche, le tout dirigé par sir Simon Rattle.

Vos prochains disques ?

Le Requiem de Mozart avec Abbado devrait sortir très prochainement en DVD, et peut-être aussi le Fidelio du Theater an der Wien. J’ai un nouveau récital qui sortira l’an prochain, plus « masculin », autour de la vie de soldat. J’ai déjà une tournée de concerts prévus sur ce même thème, j’ai choisi des mélodies allant de la période classique à l’époque moderne, qui évoquent le quotidien des soldats, leur vie affective, leur famille qui attend leur retour. Il y en aura pour tous les goûts, du sérieux ou du comique, « Les Deux Grenadiers » ou « Jeanne d’Arc au bûcher » de Liszt, mais aussi des lieder de Hanns Eisler. Le disque paraîtra en août 2014, et je donnerai un récital à Paris en juin. J’espère que mon séjour parisien à l’occasion des représentations de L’Enlèvement au sérail me permettra de perfectionner mon français !

 

Propos recueillis et traduits le 11 juin 2013 

 

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