Annalisa Stroppa : « J'aime les rôles d'héroïnes déterminées »

Par Maurice Salles | sam 17 Décembre 2022 | Imprimer

Unanimement saluée par la critique transalpine pour l'intensité de ses incarnations théâtrales, Annalisa Stroppa chantait Léonore dans La Favorite au récent festival Donizetti de Bergame.


Vous avez déjà chanté en France, mais pour tous nos lecteurs qui ne vous ont pas entendue, pourriez-vous vous présenter ?

Je suis Annalisa Stroppa, mezzosoprano. Je suis Italienne, originaire de la province de Brescia, en Lombardie. Mon parcours d’études a suivi la filière que l’on appelle « les humanités » ; j’ai fréquenté le lycée socio-psycho-pédagogique de Brescia et l’université de Bergamo où j’ai obtenu un diplôme en Sciences de l’Education. J’ai reçu ma formation musicale au Conservatoire Luca Marenzio de Brescia où j’ai obtenu un diplôme de chant avec félicitations et mention, et par la suite j’ai participé à diverses sessions de « master class » pour me perfectionner. C’est nécessaire : on n’a jamais fini d’apprendre, et chaque jour le travail entraîne de nouvelles découvertes.

Je me définis comme un mezzo-soprano lyrique, porté principalement au répertoire du belcanto et du romantisme.

Comment êtes-vous venue au chant ? Y avait-il des musiciens dans votre famille ?

J’ai aimé chanter dès mon enfance. C’était une véritable passion, née de la musique que j’entendais et en particulier les plus célèbres airs d’opéra pour ténor, et je ne me contentais pas de les écouter, je chantais en essayant de les imiter ! J’ai toujours été très extravertie et quand je chantais ainsi je me sentais bien, j’étais heureuse ! De plus la nature a été généreuse avec moi et m’a donné une voix particulière, et de tout cela est né mon désir de chanter. J’ai commencé par étudier le solfège et le piano, pour me dédier, quand ma voix a atteint son développement complet, à l’étude du chant.

Il n’y avait pas de musiciens dans ma famille, mais elle a cru en moi, elle m’a encouragée et toujours soutenue. Je sais que c’est une grande chance, et grâce à la confiance qu’ils m’ont toujours infusée, j’ai pu affronter avec détermination ce parcours. Les miens ont été pour moi l’exemple du travail et des sacrifices pour conquérir ce que l’on désire, et j’ai grandi avec ce modèle.

Après le diplôme au Conservatoire, j’ai participé à différents concours, nationaux et internationaux, qui m’ont donné l’occasion de me faire connaître, de mesurer mon potentiel et d’évaluer la possibilité pour moi d’entreprendre une carrière musicale. Les résultats obtenus, toujours excellents, ont été pour moi d’importantes confirmations qui m’ont donné l’énergie et permis d’y croire vraiment, et de persévérer dans cette voie. J’ai alors commencé par des récitals de musique de chambre, puis de petits rôles d’opéra et au fur et à mesure des rôles toujours plus importants dans des lieux toujours plus notables.

En 2011 j’ai débuté à l’international à Salzbourg dans le rôle de Cherubino de l’opéra de Mercadante I due Figaro sous la direction de maître Riccardo Muti, et aussitôt après on m’a offert le merveilleux rôle de Rosina à l’Opéra de Rome, le maître Bruno Campanella dirigeait, et depuis me voici à l’affiche des plus importants théâtres…Une immense satisfaction !

Avez-vous su très vite quelle était votre voix ?

Ce n’est jamais simple de définir une voix, surtout quand on est jeune…Mais dans mon cas dès le début la voix se caractérisait par la couleur typique du mezzo-soprano, avec des centres charnus, et en même temps je sentais pouvoir monter dans l’aigu avec une facilité naturelle. On sait bien que la voix évolue dans le temps et peut croître en rapport avec l’âge et le développement physique. Mon professeur au Conservatoire a été très prudente et dans les premiers temps m’a poussée à me cantonner à un répertoire de musique de chambre et du XVIIIe siècle, pour maintenir la voix dans sa zone de confort.

Peu à peu la qualité de la voix est devenue toujours plus évidente et quand j’ai travaillé avec les plus grands maîtres ils ont toujours reconnu ma voix comme celle d’un authentique mezzo-soprano.

La nature a été très généreuse avec moi, elle m’a dotée d’une voix souple et versatile, avec une très  grande extension.

Vous avez, je crois, étudié la pédagogie et la philosophie. Y a-t-il eu un moment où vous avez dû faire un choix ?

Devenir chanteuse et faire de ma passion mon travail était un rêve dont je ne savais pas s’il pourrait se réaliser, et je ne savais pas non plus si je pourrais en vivre. C’est pourquoi j’ai choisi d’accompagner mes études musicales d’études humanistes, afin d’augmenter les opportunités d’une activité professionnelle. De toute façon, j’ai toujours aimé l’enseignement, les matières humanistes, tout ce qui touche au social m’a toujours intéressé. C’est pour cela que j’ai choisi de fréquenter la faculté des Sciences de l’Education. Parallèlement à mes études au Conservatoire, je préparais les examens à l’Université et comme j’avais obtenu l’habilitation, j’enseignais à temps partiel dans une école primaire. C’était fatigant mais j’aimais ce que je faisais, enseigner, étudier et chanter !

Après le diplôme de chant et la licence, deux voies s’ouvraient à moi dans le monde du travail.
D’une part, on m’a offert un poste d’enseignante dans une école de ma ville, d’autre part le professeur qui contrôlait mes études à la Faculté me poussait à continuer dans la carrière universitaire. Ces deux possibilités avaient pour elles d’être des entrées sûres dans le monde du travail et de convenir à mes goûts.

Une troisième voie, sûrement plus difficile et incertaine, me fascinait pourtant, celle d’une carrière musicale. Je sentais que je devais essayer de cultiver ce rêve, et le mettre à l’épreuve. Ce don que j’ai reçu, enfant, allait-il s’épanouir et me permettre de devenir une chanteuse professionnelle ? Je ne voulais pas avoir de regrets, et j’ai renoncé à la sécurité pour tenter l’aventure : je me suis inscrite au premier concours de chant qui se présentait. C’était le concours Belli de Spoleto. Ma victoire était le signe que j’attendais du destin qui m’a conduite où j’en suis !

Vous chantez La Favorite en français. Est-ce une langue que vous avez étudiée à l’école ? Vous avez déjà chanté Carmen. Quelles sont pour vous les difficultés spécifiques à chanter en français ?

Non, je n’ai pas étudié le français durant mon parcours scolaire, mais j’ai commencé à l’apprendre grâce à la musique, qui non seulement me l’a fait découvrir mais aimer toujours davantage. J’aime particulièrement le romantisme français et les mélodies, que j’ai découvertes avant même les rôles d’opéra.

C’est vrai, j’ai chanté Carmen, mais aussi Les nuits d’été et divers rôles, comme Ascanio dans Benvenuto Cellini, Siebel de Faust, Stefano dans Roméo et Juliette, Nicklausse dans Les contes d’Hoffmann, avant de débuter dans ce rôle de Léonore de La Favorite. Ainsi peu à peu la langue et la phonétique me sont devenues familières. Le français n’étant pas ma langue maternelle je dois prêter une attention très soutenue à la compréhension du sens, au jeu des accents sur les mots. Mais le français et l’italien sont des langues latines, donc assez voisines entre elles.

Cela posé, je ne vois pas de différences, chanter en français est exactement comme chanter en italien, la technique est exactement la même.  

Dans le répertoire français, quels sont les rôles que vous aimeriez interpréter ?

Marguerite de La damnation de Faust, Charlotte de Werther, Sapho, Mignon, Zaïde dans Dom Sébastien, Dulcinée dans Don Quichotte

Avez-vous un rôle préféré ?

Disons que je préfère interpréter les femmes fortes, déterminées, cohérentes, qui résistent ou luttent au nom de la liberté ou qui agissent au nom de l’Amour, qu’elles soient Léonore, Carmen ou Adalgisa…

Si vous aviez le choix, comment se déroulerait votre carrière, entre alternance des rôles, gestion du calendrier, répartition du temps entre métier et vie privée ?

Exactement comme elle s’est déroulée jusqu’à présent, je ne changerais rien !

La seule chose que je pourrais souhaiter serait d’avoir un moment de coupure entre une production et la suivante, afin de pouvoir mieux laisser se décanter le rôle que je viens d’interpréter, avant de pénétrer dans l’incarnation suivante. Ce serait vraiment l’idéal ! Parfois je me retrouve à passer très vite d’une production à l’autre et c’est difficile d’abandonner aussi vite le personnage que j’ai mûri pendant des mois. Et il est vrai que parfois des productions se chevauchent alors que certains mois restent vacants.

Vous avez déjà chanté dans tant maints grands théâtres, pourquoi pas davantage en France ?

Je ne sais pas, en effet cela me plairait de chanter en France plus souvent. Après la Carmen en 2014 à Limoges, j’ai chanté dans Madama Butterfly à l’Opéra de Paris en 2015, à Rouen dans Cosi fan tutte en 2016 et à Orange dans Don Giovanni en 2019.

A Monte-Carlo j’ai été invitée pour Il mondo della luna,  Il Barbiere di Siviglia et Madama Butterfly.

J’espère pouvoir revenir très vite dans ce beau pays !

Un regret ?

Il ne faut jamais en avoir.

Un désir ?

Je suis déjà très reconnaissante à la vie pour tout ce qu’elle m’a donné et pour avoir la chance extraordinaire de cultiver ce que j’aime !

Je ne désire rien d’autre que de pouvoir vivre cette profession-passion le plus longtemps possible, et de ne cesser jamais d’être enthousiaste et de rêver !

 

 

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