Arturo Chacón-Cruz : « Quand on est chanteur, on vit deux ou trois vies normales »

Par Christophe Rizoud | jeu 23 Juillet 2015 | Imprimer

Lauréat du concours Operalia en 2005, Arturo Chacón-Cruz poursuit une carrière qui, après son Duc de Mantoue nu intégral en 2013 à Aix-en-Provence (voir compte rendu), semblait s'orienter vers des rôles plus lourds au risque de mettre en péril une voix d'un lyrisme ardent (Don José à Lyon pas plus tard que cette saison par exemple). Invité sur les plus grandes scènes et dans les festivals les plus prestigieux, comme celui de Bad Kissingen où nous l'avons rencontré, le ténor parle vrai avec dans le regard une candeur qui ajoute à son charme latin. Prochain rendez-vous : La Bohème à Macerata, à compter du 26 juillet prochain.


2015 a été une année importante pour vous : vous avez chanté pour la première fois Pollione et Don José. En 2016, vous abordez Manrico dans Il trovatore

Finalement, non…

Vous avez annulé Manrico ?

Oui, j’ai décidé de revenir au répertoire lyrique. Je pensais que ma voix pouvait envisager des rôles plus dramatiques. Après Don Jose et Pollione, il m’a semblé plus intelligent d’attendre un peu. Je viens de changer d’agent et, en même temps, de projets. J’ai donc annulé ma participation aux quelques Carmen encore prévues, ainsi qu’au Trovatore. Passer trop vite du répertoire lyrique au répertoire dramatique peut être dangereux. L’exemple malheureux de plusieurs collègues m’a conforté dans ma décision. Je retourne notamment à Rodolfo dans La Bohème dès cet été à Macerata. J’ai aussi prévu d’interpréter Nemorino (NDLR : L’elisir d’amore) et Werther. Ce sont deux rôles qui correspondent idéalement à ma voix, lyrique et centrale. Je ne veux pas aller trop vite. C’est exactement le conseil que m’a d’ailleurs donné Placido Domingo.

On vous a beaucoup comparé au début de votre carrière à Rolando Villazón…

Je pense que Rolando est un chanteur unique. Il est très intelligent et il a un talent incroyable, une personnalité charismatique. Nous sommes très bons amis. Parfois nous nous amusons à chanter ensemble et on peut alors constater que nos voix n’ont rien en commun. Ce que j’admire beaucoup chez Rolando, c’est qu’il se donne à 100% au public et à ses rôles. J’essaye dans mes interprétations d’avoir le même engagement. Mais nos voix sont tellement différentes que la comparaison est surprenante. Je pense être plus proche de Ramon Vargas par exemple en termes de couleurs et d’inflexions.

A Aix-en-Provence, dans Rigoletto en 2013, vous deviez faire un strip-tease intégral.

La première répétition, Robert Carsen me prévient ; « Tu dois faire un strip-tease intégral ». « Tout ? », ai-je demandé ? « Oui, tout ! ». Robert, après, a dit que c’est moi qui avais eu l’idée d’enlever mon caleçon. Peut-être n’ai-je pas bien compris… Moi, je me suis dit que sur scène, ce n’était pas moi qui me déshabillais mais le Duc de Mantoue. Ce n’était tout de même pas évident, j’ai dû lutter contre ma timidité. Mais, finalement, je crois que ça fonctionnait pas mal…

Que pensez-vous de ces demandes un peu saugrenues des metteurs en scène ?

Tout dépend des demandes. Une fois, on m’a demandé de me masturber sur scène. J’ai refusé catégoriquement et, comme on insistait, j’ai quitté la production.

De quel opéra s’agissait-il ?

La Vida breve… Si les idées ont un sens, je peux adhérer et me plier aux exigences du metteur en scène. Mais souvent malheureusement, l’intention est uniquement de choquer le public, c’est ridicule et je refuse. Tant pis. Certes, je suis un jeune chanteur mais j’ai la chance d’avoir suffisamment de travail. Je peux tout à fait vivre sans une mauvaise production dans ma vie, vous comprenez ? Mais lorsque la production est véritablement pensée, comme Rigoletto à Aix-en-Provence, je ne me pose pas de questions et je fonce.

Même si cela rend le chant plus difficile ?

Certes, chanter dans certaines positions est plus difficile mais en même temps, vous êtes tellement concentré sur les gestes et les mouvements que vous oubliez la technique ! D’une certaine manière, cela peut même vous aider. Les costumes sont parfois plus embarrassants. Avoir trop chaud, être engoncé dans son vêtement n’aident pas à bien chanter.

Vous êtes originaire du Mexique mais, depuis le début de votre carrière, vous avez été invité à chanter dans les plus grandes villes du monde. Selon, où fait-il meilleur vivre ?

Miami. Dans mon cas, c’est le meilleur endroit pour vivre, parce que je travaille tout le temps ; je vais de ville en ville. J’aurais aussi aimé vivre à Paris mais sans citoyenneté européenne, c’est compliqué. Avec mon passeport américain, Miami me semble idéal. J’habitais avant à Boston mais il faisait trop froid et quand je rentrais à la maison, je ne me sentais pas 100% à l’aise. Alors que trois ou quatre jours à Miami ressemblent déjà  à des vacances. Après 15 ans de carrière, cela devenait un peu déprimant d’être toujours entre deux avions et le temps passe si vite mais à Miami, on a l’impression que le temps s’arrête. J’ai grandi au Mexique, sur les plages de l’Océan Pacifique Aussi, pour moi, être au bord de la mer fait la différence.

Combien de temps passez-vous par an, chez vous, à Miami ?

Cette année, peut-être trois semaines… Avant d’arriver à Bad Kissingen, j’étais à Mexico pour La traviata. Ensuite, je rentre à Miami, change de valise et pars aussitôt en Italie à Macerata répéter La Bohème. Heureusement, là, ma femme et mon fils m’accompagnent. D’Italie, je reviens à Bad Kissingen pour un concert puis je retourne à Macerata pour les représentations de La Bohème.

Ce n’est pas votre premier Rodolfo ?

Non, c’est la 18e production de La Bohème dans laquelle je chante.

Au bout de 18 fois, on n’en a pas marre ?

Non, j’adore La Bohème. L’œuvre est si fraîche et si nouvelle à chaque fois.

Même devenant plus âgé alors que Rodolfo reste un rôle de jeune homme ?

Evidemment. J’ai plus de maturité, plus d’expérience, beaucoup plus… Me souvenir des fois où je suis tombé amoureux m’aide à être encore plus romantique. Mon premier Rodolfo était complètement immature parce qu’il ne comprenait rien de la vie. Alors que maintenant, penser à cette excitation, à ces sentiments que j’ai connus m’aide à mieux les exprimer. Quand on est chanteur, on vit deux ou trois vies normales, parce qu’on est toujours en voyage. Tout est accéléré, tout va tellement vite. C’est très difficile émotionnellement et physiquement. C’est pourquoi beaucoup de chanteurs décident d’arrêter.

Vous avez parfois pensé à arrêter de chanter ?

Oui, quelquefois.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de continuer ?

Certaines représentations pleines d’adrénaline, où je sentais le public vibrer ; le mélange de musique, de complicité avec de bons collègues…

Et à l’opposé, qu’est-ce qui a pu vous donner envie d’arrêter ?

Quand une production ne me convenait pas, chaque fois qu’un metteur en scène veut exprimer quelque chose qui n’est pas dans l’œuvre sans tenir compte du public et des chanteurs.

Propos recueillis à Bad Kissingen le 25 juin 2015

 

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