Barbara Hendricks, la noblesse et la nécessité de l’art

Par Roselyne Bachelot-Narquin | jeu 19 Novembre 2015 | Imprimer

En ce 11 novembre, j’ai rendez-vous avec la merveilleuse Barbara Hendricks  et je la retrouve chez une amie, rue des Rosiers, dans cet immeuble où l’attentat terroriste perpétré contre le restaurant Jo Goldenberg avait fait 6 morts et 22 blessés le 9 août 1982. En me recueillant un instant, je repense que Hafez-el-Assad, le père de l’actuel dictateur syrien, avait été soupçonné d’être le commanditaire de ce crime dont les auteurs n’ont jamais été retrouvés. La menace que nous vivons vient de loin et les démocraties sont faibles devant les tyrans et leurs séides, mais inévitablement, les monstres qu’ils ont enfantés se retournent contre eux. Il est temps de retrouver Barbara qui vient de sortir un magnifique album  dont le titre sonne comme une profession de foi : Blues everywhere I go, le blues qui chante la liberté et la solidarité.


Barbara Hendricks, vous revendiquez votre démarche de citoyenne engagée et depuis 1987, vous êtes ambassadrice du Haut-Commissariat pour les Réfugiés. Avant d’aborder avec vous votre parcours et votre actualité, il était inévitable de solliciter votre regard sur la crise des migrants qui met l’Europe au défi de l’accueil. Quel jugement portez-vous sur les politiques portées par nos pays ?

Tout d’abord, cette crise des migrants n’est pas seulement l’affaire de l’Europe. Cette crise est internationale. Les premiers pays confrontés à l’accueil des refugiés sont des pays limitrophes comme le Liban qui manque cruellement d’infrastructures, des écoles par exemple, pour faire face. Je me réjouis aussi que la prise de conscience se fasse jour dans des pays qui ne se sentaient pas concernés, par exemple le Canada. Le nouveau gouvernement de Justin Trudeau a décidé d’accueillir des migrants. Très bien et au revoir monsieur Harper ! (NDLR : l’ancien premier ministre du Canada). Pour l’Europe, ce dossier est l’occasion de faire des choses que l’on n’a pas voulu faire depuis vingt ans. Je suis suédoise par mon mariage et européenne convaincue. Je me souviens avoir été invitée à une réunion au moment du referendum sur le traité de Maastricht. J’ai hésité car je n’ai pas de culture politique mais j’y suis allée pour représenter mes deux enfants qui sont d’ailleurs nés à Paris. L’Union européenne est la seule union dans le monde basée sur la paix et le respect de l’autre  et je veux contribuer à faire réussir ces valeurs. Avec Catherine Lalumière, l’ancienne secrétaire générale du Conseil de l’Europe, nous avions fait campagne en 1995 sur le thème « Tous différents, tous égaux ». Déjà, nous voyions monter les tentations xénophobes, mais les gouvernements ne nous écoutaient pas. Ils avaient tort et c’est à ce moment-là qu’il aurait fallu bâtir une politique juste et solidaire pour les migrations et l’immigration.

Vous êtes inquiète devant la montée des extrémismes en Europe ?

Oui, je suis inquiète. Mais je suis aussi optimiste car beaucoup de gens heureusement ne pensent pas comme cela. Et puis, il faut parler, expliquer à ceux qui ont peur. J’entends certains dire : « on va perdre notre identité » et je leur réponds : « mais qui va vous prendre votre identité ? » ! Ce sont les citoyens qui font l’identité d’un pays et personne ne peut vous la voler si vous êtes des citoyens actifs. La crise peut donc être une opportunité. Certes, ce n’est pas facile. Quand il nous faut accueillir chez soi un parent parce que, sinon, il dort dans la rue, c’est compliqué, mais il faut le faire. Allons-nous pousser les gens dans la mer ? Posons-nous la question : si je devais tout quitter, quel accueil voudrais-je avoir ? Tout simplement, celui d’un être humain.

Beaucoup de Français n’ont  pas oublié le Pie Jesu de Fauré que vous avez chanté avec une sublime intériorité en 1996 pour la messe de requiem de François Mitterrand. Quelle est l’importance de la foi, de la spiritualité dans votre art ?

Mon père était pasteur et pour moi, l’autre est mon frère et ma sœur, l’autre, c’est moi. Sans être angélique, je ne veux pas que l’autre soit le coupable qui veut me faire du mal.

Vous l’américaine devenue suédoise, vous chantiez pour un président français … Les Français vous adorent.  Quand j’ai dit autour de moi que je venais vous interviewer, la réaction fut unanime. Quelle chance tu as, me disait-on. Citoyenne du monde, vous aimez particulièrement la France ?

Je ne peux pas expliquer cette relation qui nous lie les Français et moi ! C’est  d’un ordre affectif. Ils me voient comme une tante ou comme une sœur. Quand je rencontre des gens dans la rue ou dans un train, ils me parlent comme si j’étais de leur famille. Si j’étais tombée amoureuse d’un français, je serai française.

Revenons maintenant sur votre carrière. Comment une jeune fille qui vient d’obtenir une licence de mathématiques à l’université du Nebraska tombe-t’elle dans les filets de l’art lyrique ?

Rien ne m’y prédisposait. Certes, je chantais un peu de tout dans la chorale de l’école ainsi qu’à l’église. Mais c’est en troisième année d’université que j’ai du choisir une matière en option et l’on m’a proposé des leçons de chant. Une condisciple qui présentait le concours de chant du Metropolitan Opera m’a demandé de l’accompagner et j’ai préparé le concours pour m’amuser en écoutant les enregistrements de Leontyne Price. Et j’ai gagné !

Votre amie a du vous en vouloir !

Un peu (soupir…). Plus tard, en présentant un autre concours à Minneapolis, l’organisateur d’un festival lyrique à Aspen m’obtient une bourse pour un cours d’été et me présente à Jennie Tourel, un grand professeur. Pendant 9 semaines, j’ai vécu dans un milieu inconnu et qui pourtant ne m’était nullement étranger. A la fin de ce cours d’été, Jennie Tourel, qui était professeur à la Julliard School, m’a proposé de devenir son élève et d’y poursuivre mon cursus. J’avais deux ans d’avance et j’ai pensé que je pouvais m’autoriser à prendre ce risque. Si cela ne marchait pas pas, je serais revenue vers les mathématiques !

A nous deux New-York …

Oui, je ne connaissais rien de cette vie. Mais je savais que ce serait dur. Rappelez-vous la grande cantatrice  très aimée ici en Europe, Marian Anderson. Elle s’était vue refuser de chanter dans la salle Constitution de Washington par l’association des Filles de la Révolution américaine parce qu’elle était noire. Eleanor Roosevelt organisa alors pour elle un concert sur les marches du Lincoln Memorial et démissionna de cette organisation. Marian dut attendre encore vingt ans pour être la première chanteuse noire à être admise sur la scène du Met (NDLR : le 7 janvier 1955 dans le rôle d’Ulrica du Bal masqué). C’est une héroïne qui nous a ouvert la voie…

J’étais décidée à tout donner, à être en quelque sorte comme une éponge, tout donner et tout recevoir.

Dans cette période de formation, quels vont être vos chocs esthétiques ?

D’abord La Bohême ! Mais aussi et surtout les lieder, parce que j’aime la poésie. Je me souviens d’un ténor qui avait donné Dichterliebe de Schumann et j’ai gardé très longtemps la traduction des paroles que je trouvais d’une beauté inouïe. Je ne m’interdisais rien et c’est sans doute pour cela que j’ai un répertoire aussi vaste.

Peut-être aussi parce que vous êtes partie dans cette aventure sans l’idée de faire carrière ?

Je crois dans les anges qui me protègent même s’il me fallut attendre longtemps pour entrer au Metropolitan en tête d’affiche. Mon premier grand rôle fut Suzanne à Berlin avec Dietrich Fischer-Dieskau et José van Dam. J’étais alors tellement ignorante que je n’eus pas le temps d’avoir peur, malgré des partenaires d’une telle envergure.

Il paraît qu’on n’a jamais peur la première fois qu’on saute en parachute…

Je ne suis jamais passée à la deuxième !

Question classique mais inévitable : durant ce parcours exceptionnel  vous avez travaillé avec les plus grands : quelles personnalités vous ont impressionnée ?

En premier lieu, mon professeur de chant, Jennie Tourel. Elle m’a appris à être toujours derrière le compositeur, jamais devant. C’est cela la définition d’un artiste lyrique. Des couturiers ont tenté de m’habiller avec des robes sublimes. J’ai refusé, il faut qu’en récital, les spectateurs oublient la robe. Rien de moi ne doit alors être plus présent que la musique. J’ai vu avec Jennie Tourel la noblesse et la nécessité de l’art dans nos vies.

S’il me fallait choisir un chanteur, ce serait José van Dam : il est d’une telle générosité ! Quand j’ai chanté avec lui la première fois, il me faisait répéter les récitatifs pendant les pauses. Après, ça roulait tout seul…J’ai voulu par la suite être aussi généreuse avec mes jeunes collègues que José l’avait été avec moi.

Pour les chefs d’orchestre, une trilogie, Karajan, Giulini et Bernstein. Trois caractères tellement différents. Karajan est un peintre, un sculpteur de la musique, Bernstein, c’est la curiosité, l’énergie et quelqu’un de très engagé politiquement. Quant à Giulini, c’est un moine. Ce qui l’emporte chez lui, c’est la spiritualité et cela me touche particulièrement.

Nous n’avons pas parlé des metteurs en scène. Quel jugement portez-vous sur cette évolution de l’opéra où les metteurs en scène sont les nouvelles stars du lyrique ?

Là encore, il convient que le metteur en scène soit, comme le chanteur, au service de la musique. Certains, quelle que soit l’œuvre, font quasiment toujours la même chose ! Le plateau est dans leur tête et ensuite, ils fourrent l’histoire dedans. Par contre, si le metteur en scène va dans la profondeur de la musique, il peut me faire aller partout où il le veut. Par exemple, je repense à un travail de Hans Neuenfels pour un Rigoletto qui fut beaucoup critiqué. En fait, il m’avait amenée à l’essence de l’œuvre, à son message. Cela valait la peine.

S’il faut citer un autre nom, Luigi Comencini (NDLR : Barbara tient le rôle fétiche  de Mimi dans son opéra filmé La Bohême, sorti en 1988).

Neuenfels, Comencini, un sacré attelage… Parlons maintenant de votre actualité. Le 2 octobre, vous avez sorti un album Blues everywhere I go. Ce titre sonne comme une proclamation ?

Oui, en quelque sorte. Mais cet album  est aussi un hommage à Odetta (NDLR : Chanteuse folk, compositrice et guitariste afro-américaine surnommée La voix du mouvement pour les droits civiques). Le blues m’était inconnu car il était interdit dans ma famille. Mais j’ai aimé le jazz très tôt car j’allais faire du baby-sitting dans une famille qui avait une superbe collection de disques de jazz et je suis devenue fan. J’aurais aimé  le chanter en public, mais pour cela il aurait fallu que je fréquente des clubs ou des bars où les gens fumaient et j’étais allergique à la fumée du tabac. Parfois quand j’allais dans ce type d’établissement, au lieu de demander un whisky, je demandais de l’eau et je mettais un linge mouillé devant ma bouche ! C’est sous l’impulsion de Claude Nobs, le fondateur du festival de Montreux que j’ai donné mon premier concert de jazz il y a vingt ans. J’ai adoré chanter cette musique, Ellington, Cole Porter, Gershwin, et il y a dix ans, j’ai souhaité aller plus loin dans l’histoire du jazz. Les noirs américains ont chanté leur révolte, leur douleur, ils l’ont fait pour créer et pour partager. Cette musique me parle comme le Requiem de Fauré dans une correspondance universelle. Il y a dans les concerts un moment mystérieux où les âmes vibrent ensemble, où le public n’a qu’une seule oreille. Là, je repense au premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme : Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en  droits.

L’enregistrement a été fait en live pour que l’on retrouve cette chaleur de l’échange…

Il existe aussi un vinyle de l’enregistrement, plus court évidemment

Je n’aime pas le son digital et préfère de beaucoup le son analogique. Je cherche toujours ce son vrai et c’est d’ailleurs pour cela que j’ai appelé la maison de disques que j’ai créée Arte verum. J’ai voulu aussi sortir une série de dix albums qui montrera tout mon parcours. Je fais tout cela pour mon public et pour mes enfants…

Pour finir cet entretien, nous avons regardé une video de son petit-fils Malone. Les yeux de la grand-mère brillaient de fierté. La boucle était bouclée.

Pourquoi a-t-il fallu que je transcrive cet entretien en ce jour de deuil, au lendemain de l’effroyable tuerie de ce vendredi 13 novembre qui laisse notre pays pantelant d’horreur ? Les bourreaux de la rue des Rosiers avaient trouvé leurs clones dans l’abjection.

Pourtant, ils ne pourront éteindre la flamme d’espérance et de confiance qui anime Barbara Hendricks. Qui sauve un homme sauve le monde entier, nous dit le Talmud. La dignité d’une seule permet aussi de ne pas trop désespérer.

 

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